Bouillonnant entrepreneur, co-fondateur des sites Lokace et surtout
Caramail, Alexandre Roos fait partie de ces pionniers de l'internet
qui ont réussi. Après avoir vendu Caramail
au groupe suédois Spray
tout en conservant la direction opérationnelle de la société,
Alexandre Roos est aujourd'hui en charge des activités de mail-gratuit
du groupe Lycos.
Il revient aujourd'hui sur ses années d'élève ingénieur
à Centrale Paris.
Quel parcours vous a conduit à
l'école Centrale ?
D'origine alsacienne, j'ai commencé
par Math-sup et Math-spé à Strasbourg et j'ai intégré
Centrale Paris en 1989. A l'origine, mon ambition d'étudiant
était d'intégrer Sup Télécom, mais comme
mon classement au concours me permettait de faire Mines Paris ou Centrale
Paris, j'ai choisi Centrale que je trouvais plus proche des entreprises
que Les Mines.
Quels ont été les principaux
apports de cette formation ?
La caractéristique de
Centrale est d'offrir un panorama complet de très nombreuses
disciplines, qui vont de la dynamique des fluides à la thermodynamique
en passant par l'informatique. Pour ma part, j'ai toujours été
passionné par l'informatique et je me suis donc orienté
dans cette voie en troisième année. J'ai d'ailleurs séché
pas mal de cours pendant les deux premières années car
je savais pertinemment que je ne ferais rien dans la chimie ou la thermodynamique.
J'ai eu quelques regrets ensuite car nous avions des profs excellents.
Mais à Centrale, la présence aux cours n'est pas obligatoire.
Sinon, par rapport aux années de prépa qui sont essentiellement
consacrées aux maths, les années Centrale sont l'occasion
de travailler des matières beaucoup plus concrètes et
utilisables en entreprise, y compris la gestion et l'économie
pour compléter l'enseignement scientifique.
Gardez-vous de bons souvenirs de votre
vie étudiante ?
Excellents. Quand on arrive à
Centrale après deux années de galères en prépa,
on a tendance à se lâcher. Le campus est particulièrement
bien conçu pour vivre à fond cette vie étudiante.
Tous mes potes jouaient au rugby et je pense avoir bu davantage de bières
à Centrale que pendant les vingt années qui ont précédé
(rires).
Comment êtes-vous passé
du campus de Centrale à la création
d'entreprise ?
Pour financer ma chambre d'étudiant
et mes bières, j'ai recherché un boulot et j'ai donc rejoint
deux anciens centraliens, Philippe Payan (lire le portrait
Net20/JDN) et Thierry
Lunatti qui avaient créé leur boîte de formation
informatique. J'étais tout jeune et c'était à l'époque
les premières fois de ma vie que je portais des cravates et des
costumes. J'ai bien sympathisé avec mes deux employeurs. En 1991,
j'ai donc monté avec eux et un associé rencontré
à Centrale une boîte nommée AS/Tech, qui était
spécialisée dans l'ingénierie informatique. Mais
à cette époque j'étais encore étudiant à
l'école.
La création d'entreprise était
une évidence pour vous ?
Dès que j'ai commencé
mes études, j'ai eu envie de cette indépendance et l'exemple
de Payan et Lunatti m'a vraiment donné envie de me lancer. Je
voyais deux jeunes à peine plus âgés que moi qui
gagnaient bien leur vie et qui faisaient ce qu'ils voulaient. Bon, j'ai
ensuite découvert qu'il fallait pour cela travailler 90 heures
par semaine mais gérer sa vie comme on l'entend n'a pas de prix.
De toute façon, je ne voulais pas finir comme le centralien classique
qui sort de l'école pour rejoindre un grand cabinet de conseil.
Quand avez-vous décidé
de vous orienter vers l'Internet ?
Trois ans après la création
d'AS/Tech, nous avons découvert le réseau et là,
nous nous sommes dit que c'était mieux que ce que nous avions
fait jusqu'alors avec des ordinateurs. Nous avons donc créé
"Internet plus" pour développer des activités
autour d'Internet sans vraiment savoir ce que nous allions faire. On
a essayé beaucoup de choses. Nous avons fait de l'ISP, développé
des sites et monté le moteur de recherche Lokace. Quand nous
avons compris que le métier d'ISP n'avait d'intérêt
que pour les géants des Télécoms, le développement
de sites a été repris par AS/Tech, société
dans laquelle est venu me rejoindre un ami d'enfance, Christophe
Schaming, qui est également mon associé dans Caramail.
Nous nous sommes concentré sur Lokace que nous trouvions beaucoup
plus amusant que le reste.
Vous avez pourtant vendu Lokace à
Infonie ?
Nous avons commis l'erreur de
trop nous consacrer à nos autres sociétés qui nous
faisaient vivre. Lokace était un peu notre activité du
week-end. Nous avons rapidement perdu notre avance face aux moyens dont
disposaient des gens comme Nomade, arrivés en même temps
que nous. En 1997, nous avons eu l'idée de construire Caramail
sur le modèle de Hotmail que nous avions vu naître aux
Etats-Unis. Il faut se souvenir qu'il fallait, à l'époque,
payer 200 francs par mois à son ISP pour avoir une adresse mail.
Nous avons fait le pari d'offrir un service gratuit financé par
la pub. Mais cette fois, nous nous sommes donné les moyens en
cherchant à vendre Lokace. Le groupe Infonie nous a acheté
le moteur pour une somme comprise entre 8 et 10 millions de francs que
nous avons investie dans Caramail.
Entretenez-vous encore des liens avec
Centrale ?
Je participe régulièrement
aux cessions de la filière création d'entreprise dans
laquelle j'interviens comme jury. Cela me permet de rencontrer les porteurs
de projets et de leur donner un petit éclairage sur l'intérêt
ou la validité de leur modèle. Ils sont tous très
bons, mais on n'a pas toujours le bon projet dès le début.
Sinon, je participe également à l'association "Centrale
Start-up" qui permet aux étudiants futurs entrepreneurs
de rencontrer d'anciens centraliens créateurs d'entreprise et
de les mettre en contact avec des investisseurs. Je regrette de ne pas
avoir eu le temps de les aider davantage à monter leurs business
plans car la démarche de création d'entreprise est pour
moi une vraie passion.
Les futurs entrepreneurs sont nombreux
sur le campus de Centrale ?
Cela a beaucoup évolué
par rapport à mon époque. Sur une promo de 360, nous étions
à peine une dizaine à vouloir créer une entreprise.
Actuellement, pour chaque réunion avec des créateurs d'entreprise,
nous avons une centaine de personnes. Même après la retombée
de l'euphorie liée à la nouvelle économie, cet
engouement ne faiblit pas.
Mais le contexte du marché ne
rend-il pas beaucoup plus improbable un parcours comme le vôtre
?
Non. C'est vrai qu'aujourd'hui
on ne lève plus aussi facilement de l'argent qu'il y a deux ans.
Mais pour ma part, je considère que nous nous sommes lancé
avant qu'il soit facile de lever des fonds. Une boîte, c'est toujours
pareil : il faut bosser énormément, y croire et avoir
peu de chance pour trouver la bonne idée au bon moment. Bien
sûr, on fait des erreurs mais il faut savoir se réorienter.
J'ai fait de mauvais choix stratégiques, par exemple avec Internet
Plus lorsque nous avons testé le métier d'ISP. Mais nous
nous financions sur nos fonds propres et nous avons su réagir
vite pour rectifier le tir. Il faut toutefois prévenir les candidats
à la création d'entreprise qu'ils vont travailler deux
fois plus que leurs amis et tout en gagnant trois fois moins, au moins
pendant les premières années.
Vous participez à l'association
des anciens centraliens ?
Je n'ai pas suffisamment de temps
malheureusement. Mais je considère que c'est un élément
très important de la vie de Centrale, qui fait partie de ces
écoles où le sentiment d'appartenance est fort. Chaque
fois qu'un centralien m'a contacté pour m'envoyer un business
plan, je l'ai lu attentivement, quel que soit mon emploi du temps du
moment. S'il s'agit de quelqu'un d'une autre école, je ne le
lis pas si je n'ai pas le temps.
Comment résumeriez-vous vos années
à Centrale ?
Comme la plupart de ceux qui
ont fait cette école, j'ai certainement vécu à
Centrale les trois plus belles années de ma vie. On a tous d'excellents
souvenirs et finir ses études par trois années exaltantes,
c'est quand même pas mal. Sinon, il faut aussi reconnaître
que le titre de l'école ouvre des portes.
Vous avez des sites préférés,
en dehors des sites de la grande maison Lycos à laquelle vous
appartenez ?
J'adore Boursorama
et ce qu'ont fait Patrice Legrand et son équipe. Je trouve génial
que sur un domaine aussi pointu que la finance, ils aient pu éclater
tous les grands du secteur, spécialistes depuis des décennies.
Sinon j'aime bien Cnet et les cybermarchés. J'ai testé
toutes les enseignes, c'est vraiment un excellent service.
Propos recueillis
par Fabien Claire le 25 septembre
2001