Lui-même ancien centralien
et docteur ès-sciences, Daniel Gourisse dirige l'Ecole Centrale
depuis 23 ans. Sa dernière confirmation dans ses fonctions avait
donné lieu à une polémique entre le conseil d'administration
de l'école et son ministre de tutelle, Claude Allègre
à l'époque. Mais le soutien apporté par les anciens
élèves et le corps enseignant lui ont permis d'être
confirmé dans ses fonctions. Très attaché au caractère
généraliste de la formation apportée à ses
étudiants, Daniel Gourisse présente les spécificités
essentielles de l'enseignement dispensé dans le cadre de l'école
Centrale de Paris.
Quelle est la vocation de Centrale Paris
?
Notre école, qui a maintenant
près de 175 ans, fait reposer sa culture sur deux principes simples:
la formation d'ingénieurs généralistes dotés
d'un fort esprit d'entreprise. Centrale, aujourd'hui établissement
public, a longtemps été une école privée.
Ses fondateurs étaient pour la plupart disciples de Saint-Simon
(ndlr: philosophe et économiste prônant l'émergence
d'une société égalitaire à partir d'un système
industriel).
Quelle est l'organisation du cycle d'ingénieur
centralien ?
Après un recrutement sur
concours pour la plupart de nos étudiants, mais aussi via des
filières particulières pour les universitaires français
et surtout étrangers, le cursus s'étale sur trois années.
Pendant les deux premières années, nos étudiants
suivent un tronc commun dans lequel ils apprennent toutes les disciplines
de l'ingénieur mais également l'économie et la
gestion. L'objectif est de provoquer chez eux une forte ouverture vers
la compréhension des comportements sociaux et culturels. Il y
a par exemple un cours de philosophie à l'école... En
troisième année, les étudiants choisissent un champ
plus restreint de disciplines sur lesquelles ils vont approfondir et
mettre en application leur culture généraliste. Mais tous
sortent avec le même diplôme sans indication de spécialité.
Pourquoi ne pas mentionner leur spécialité
dans le diplôme lui-même ?
Ce que les employeurs apprécient
chez nos ingénieurs, c'est leur capacité à maîtriser
tous les langages de base des différentes disciplines et par
conséquent à s'adapter à des environnements professionnels
très variés. Cette capacité généraliste
leur donne une grande aptitude à mener des projets complexes.
Lorsque l'on examine les grands progrès technologiques, ils s'appuient
toujours sur des projets ou interviennent beaucoup de disciplines scientifiques
et techniques. Nos ingénieurs généralistes sont
donc capables de dialoguer avec les spécialistes de chaque discipline
et de comprendre ce que chaque discipline peut apporter au projet global.
Ce sont donc des managers très efficaces. S'ils souhaitent se
diriger vers des fonctions d'expertise, ils gardent toutefois une grande
capacité d'ouverture aux disciplines connexes.
Vous avez récemment réformé
la troisième année d'étude de Centrale, quels sont
les objectifs de cette évolution ?
Le premier objectif, c'est d'aider
les jeunes à révéler le plus rapidement possible
leur vocation en construisant leur projet personnel. Nous recrutons
nos étudiants sur les seuls critères de performance intellectuelle.
Ils ont donc tous de hauts potentiels, mais également des personnalités
très différentes. Ils seront donc chacun plus ou moins
bien adaptés à certains secteurs d'activités mais
aussi à différents métiers. Nous avons à
la fois de futurs chercheurs, de futurs chefs d'entreprise, d'autres
iront vers les bureaux d'études. Chacun de ces profils correspond
à des contraintes très différentes sur les plans
humains et relationnels. Ils doivent donc se déterminer rapidement
pour identifier le métier qui leur permettra de rentrer dans
la vie active tout en étant en adéquation avec leur personnalité.
Nous souhaitions également leur donner de meilleures bases de
management d'entreprise.
S'agissait-il d'une demande des entreprises
?
Tout à fait. Les cadres
changent aujourd'hui souvent d'employeurs et les entreprises n'acceptent
plus d'apporter un complément de formation en début de
carrière avant de confier des responsabilités à
des jeunes ingénieurs. Elles ne veulent plus prendre le risque
de les former pour la concurrence. Notre troisième objectif était
de calibrer au mieux notre troisième année sur les meilleurs
masters of science nord-américains, en terme de durée
et d'organisation. Nous voulons attirer des étudiants de ces
pays en complément des nombreux étudiants européens
et asiatiques qui suivent aujourd'hui la scolarité de l'école.
En quoi consiste concrètement
cette réforme ?
Auparavant nos élèves
choisissaient une option pour la troisième année qui pouvait-être
un secteur d'activité, comme l'aéronautique ou le génie
civil ou une discipline transverse comme l'informatique ou la mécanique.
A partir de cette rentrée, les étudiants de troisième
année vont toujours suivre une option, mais on leur demande de
suivre en plus une filière "professionnalisante". Pour
cette raison, la scolarité de la troisième année
a été portée à 16 mois avec un stage en
entreprise qui passe de 3 à 7 mois, au cours duquel des retours
à l'école sont prévus pour qu'ils puissent recevoir
les compétences de management qui leurs sont nécessaires
tout en s'appuyant sur leur stage.
Quelle est la place des NTIC dans l'enseignement
de l'école Centrale ?
Les nouvelles technologies sont
vraiment omniprésentes. Je m'explique : nous avons des cours
de mathématiques appliqués, des cours d'analyse numérique,
un cours d'informatique générale qui présente les
grands systèmes, mais l'essentiel vient du fait que dans toutes
les matières enseignées, les technologies de l'information
et de la communication sont utilisées par les élèves
et les enseignants. Nous avons été la première
école au monde à disposer d'un intranet intégral
De quoi s'agit-il ?
Non seulement toute l'école
dispose d'un intranet, mais la résidence des élèves
sur le campus est également connectée à ce réseau.
Tout élève depuis sa chambre a un accès illimité
à Internet. Chaque élève a également accès
au centre de calcul de l'école et il peut dialoguer via ce réseau
avec les autres élèves et les enseignants. Ces derniers
sont nombreux à disposer de leur propre portail sur notre intranet.
A l'exemple de ce que font les grandes universités américaines
nous souhaitons que nos étudiants utilisent ces technologies
dans tous leurs travaux.
A quand remonte la mise en place de
cette infrastructure ?
La partie du réseau intranet
de la résidence des élèves a été
entièrement négociée, installée et reste
gérée par une association étudiante baptisée
centrale réseaux. Dès 1986-1987, des étudiants
nous ont présenté un projet dans lequel ils nous proposaient
de mettre en place les moyens de communication les plus modernes à
l'époque. Il s'agissait du Token Ring d'IBM. Nous les avons encouragés
tout en leur demandant de trouver le financement de cette opération.
Ils sont ainsi parvenus à financer et à mettre en place
cette installation avec l'aide de prêts bancaires et de participations
d'entreprise. Ils ont ensuite créé l'association chargée
de gérer l'installation dont je viens de parler. Grâce
à leurs contacts avec des entreprises spécialisées
comme 3Com ou IBM, ils ont passé des contrats de développement
avec ces entreprises et jouent désormais un rôle de laboratoire
de recherche. En 1996 ou 1997, tout ce réseau a été
rénové en passant à la technologie ATM.
Quels sont les liens des élèves
avec l'international pendant leur cursus ?
Nous avonsconstitué des
réseaux dans lesquels nous pratiquons une politique de double
diplôme. L'étudiant d'un établissement partenaire
qui passe deux ans dans un établissement étranger, avec
au plus un an de scolarité supplémentaire, obtiendra deux
diplômes, celui de son établissement d'origine et celui
du pays où il va passer ces deux ans. Ces ingénieurs sont
ainsi véritablement bi-culturels. Nous avons lancé ces
programmes lors de la rentrée scolaire de 1988. Sur les promotions
qui quittent aujourd'hui l'école Centrale, 140 étudiants
sont inscrits dans cette démarche, soit un tiers de nos étudiants.
Pour les étudiants que nous recevons, sur la centaine d'étudiants
étrangers présents sur le campus, 70 suivent un double
diplôme.
Comment expliquez-vous l'esprit d'entreprise
particulièrement prononcé qu'on trouve chez les ingénieurs
centraliens ?
La création d'entreprise
a toujours été présente dans la culture de l'école,
mais cette dimension a pris une place particulièrement importante
dans la dernière décennie. Tout le monde est bien conscient
que ce ne sont pas les grands groupes industriels actuels qui vont créer
les emplois nouveaux dans notre pays. Il y a également l'exemple
des grands anciens élèves de l'école qui sont à
l'origine de groupe industriels majeurs, comme Gustave Eiffel, Michelin,
Peugeot mais plus récemment Yvon Gattaz, fondateur de Radiall,
Gérard Pélisson du groupe Accor ou Bernard Liautaud de
Business Objects. Nous avons pour notre part pris des initiatives pour
favoriser cette dimension. Nous avons notamment créé une
formation en troisième année qui a débouché
sur "Centrale entrepreneur" animé par Jean-François
Gallouin, le fondateur de Metaphora.
Quelles sont pour vous les grandes qualités
et peut-être aussi les défauts des centraliens ?
Le centralien est quelqu'un qui
a une très grande adaptabilité à différentes
fonctions. Il a un véritable sens du service sans privilèges.
Nous ne préparons pas les jeunes aux grands corps de l'état
et à leurs privilèges. C'est un excellent serviteur de
l'entreprise et il est fondamentalement un entrepreneur. La contrepartie
est le fait que ce souci du service s'accompagne parfois d'un excès
de modestie par rapport à d'autres diplômés que
je préfère ne pas citer et peut-être d'un léger
manque d'ambition. Il n'y a pas chez nous de culte corporatiste ou mafieux
du diplôme. Le centralien sait que c'est par la qualité
du service rendu qu'il fera sa carrière professionnelle.
Lorsque
l'on interroge les centraliens sur leur passage à l'école,
ils témoignent d'un attachement affectif particulièrement
fort à celle-ci. A quoi attribuez-vous cette relation ?
Il y
a, je pense, plusieurs facteurs d'explication. L'école a d'abord
un projet clair et une culture. Nous faisons tout pour que l'ensemble
des étudiants s'imprègnent de cette culture. Nous avons
également une pédagogie qui fait de l'étudiant
un acteur et pas un simple consommateur de son projet de formation.
Nous les responsabilisons dès leur entrée à Centrale.
C'est là qu'ils font beaucoup d'apprentissages liés à
la prise de responsabilité, à l'auto organisation du travail
et à la nécessité de se construire. Le fait d'apprendre
cela crée un fort attachement à l'établissement.
Enfin je pense que moi-même comme directeur, et l'ensemble du
corps enseignant, nous faisons tout pour nous rendre proches et disponibles.
Je ne prétends pas connaître individuellement les 1 350
élèves ingénieurs présents sur le campus.
Mais vous ne trouverez aucun de ces élèves qui se soit
vu fermer la porte alors qu'il cherchait à nous rencontrer.
A titre
plus personnel, vous utilisez fréquemment Internet ?
Je l'utilise depuis une dizaine
d'année, mais essentiellement pour des besoins de communication,
en particulier dans mes relations avec l'étranger. Je n'ai que
très peu de loisirs et je n'ai donc pas beaucoup d'occasions
d'utiliser Internet à d'autres fins que professionnelles.
Propos recueillis
par Fabien Claire le 28 septembre
2001