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Emploi center > Publication
Le 27 novembre 2009

Dossier "La formations des décideurs de l'Internet"

Daniel Gourisse
Directeur de l'Ecole Centrale de Paris

"La création d'entreprise a toujours été présente dans la culture de l'école"


Lui-même ancien centralien
et docteur ès-sciences, Daniel Gourisse dirige l'Ecole Centrale depuis 23 ans. Sa dernière confirmation dans ses fonctions avait donné lieu à une polémique entre le conseil d'administration de l'école et son ministre de tutelle, Claude Allègre à l'époque. Mais le soutien apporté par les anciens élèves et le corps enseignant lui ont permis d'être confirmé dans ses fonctions. Très attaché au caractère généraliste de la formation apportée à ses étudiants, Daniel Gourisse présente les spécificités essentielles de l'enseignement dispensé dans le cadre de l'école Centrale de Paris.

Quelle est la vocation de Centrale Paris ?
Notre école, qui a maintenant près de 175 ans, fait reposer sa culture sur deux principes simples: la formation d'ingénieurs généralistes dotés d'un fort esprit d'entreprise. Centrale, aujourd'hui établissement public, a longtemps été une école privée. Ses fondateurs étaient pour la plupart disciples de Saint-Simon (ndlr: philosophe et économiste prônant l'émergence d'une société égalitaire à partir d'un système industriel).

Quelle est l'organisation du cycle d'ingénieur centralien ?
Après un recrutement sur concours pour la plupart de nos étudiants, mais aussi via des filières particulières pour les universitaires français et surtout étrangers, le cursus s'étale sur trois années. Pendant les deux premières années, nos étudiants suivent un tronc commun dans lequel ils apprennent toutes les disciplines de l'ingénieur mais également l'économie et la gestion. L'objectif est de provoquer chez eux une forte ouverture vers la compréhension des comportements sociaux et culturels. Il y a par exemple un cours de philosophie à l'école... En troisième année, les étudiants choisissent un champ plus restreint de disciplines sur lesquelles ils vont approfondir et mettre en application leur culture généraliste. Mais tous sortent avec le même diplôme sans indication de spécialité.

Pourquoi ne pas mentionner leur spécialité dans le diplôme lui-même ?
Ce que les employeurs apprécient chez nos ingénieurs, c'est leur capacité à maîtriser tous les langages de base des différentes disciplines et par conséquent à s'adapter à des environnements professionnels très variés. Cette capacité généraliste leur donne une grande aptitude à mener des projets complexes. Lorsque l'on examine les grands progrès technologiques, ils s'appuient toujours sur des projets ou interviennent beaucoup de disciplines scientifiques et techniques. Nos ingénieurs généralistes sont donc capables de dialoguer avec les spécialistes de chaque discipline et de comprendre ce que chaque discipline peut apporter au projet global. Ce sont donc des managers très efficaces. S'ils souhaitent se diriger vers des fonctions d'expertise, ils gardent toutefois une grande capacité d'ouverture aux disciplines connexes.

Vous avez récemment réformé la troisième année d'étude de Centrale, quels sont les objectifs de cette évolution ?
Le premier objectif, c'est d'aider les jeunes à révéler le plus rapidement possible leur vocation en construisant leur projet personnel. Nous recrutons nos étudiants sur les seuls critères de performance intellectuelle. Ils ont donc tous de hauts potentiels, mais également des personnalités très différentes. Ils seront donc chacun plus ou moins bien adaptés à certains secteurs d'activités mais aussi à différents métiers. Nous avons à la fois de futurs chercheurs, de futurs chefs d'entreprise, d'autres iront vers les bureaux d'études. Chacun de ces profils correspond à des contraintes très différentes sur les plans humains et relationnels. Ils doivent donc se déterminer rapidement pour identifier le métier qui leur permettra de rentrer dans la vie active tout en étant en adéquation avec leur personnalité. Nous souhaitions également leur donner de meilleures bases de management d'entreprise.

S'agissait-il d'une demande des entreprises ?
Tout à fait. Les cadres changent aujourd'hui souvent d'employeurs et les entreprises n'acceptent plus d'apporter un complément de formation en début de carrière avant de confier des responsabilités à des jeunes ingénieurs. Elles ne veulent plus prendre le risque de les former pour la concurrence. Notre troisième objectif était de calibrer au mieux notre troisième année sur les meilleurs masters of science nord-américains, en terme de durée et d'organisation. Nous voulons attirer des étudiants de ces pays en complément des nombreux étudiants européens et asiatiques qui suivent aujourd'hui la scolarité de l'école.

En quoi consiste concrètement cette réforme ?
Auparavant nos élèves choisissaient une option pour la troisième année qui pouvait-être un secteur d'activité, comme l'aéronautique ou le génie civil ou une discipline transverse comme l'informatique ou la mécanique. A partir de cette rentrée, les étudiants de troisième année vont toujours suivre une option, mais on leur demande de suivre en plus une filière "professionnalisante". Pour cette raison, la scolarité de la troisième année a été portée à 16 mois avec un stage en entreprise qui passe de 3 à 7 mois, au cours duquel des retours à l'école sont prévus pour qu'ils puissent recevoir les compétences de management qui leurs sont nécessaires tout en s'appuyant sur leur stage.

Quelle est la place des NTIC dans l'enseignement de l'école Centrale ?
Les nouvelles technologies sont vraiment omniprésentes. Je m'explique : nous avons des cours de mathématiques appliqués, des cours d'analyse numérique, un cours d'informatique générale qui présente les grands systèmes, mais l'essentiel vient du fait que dans toutes les matières enseignées, les technologies de l'information et de la communication sont utilisées par les élèves et les enseignants. Nous avons été la première école au monde à disposer d'un intranet intégral

De quoi s'agit-il ?
Non seulement toute l'école dispose d'un intranet, mais la résidence des élèves sur le campus est également connectée à ce réseau. Tout élève depuis sa chambre a un accès illimité à Internet. Chaque élève a également accès au centre de calcul de l'école et il peut dialoguer via ce réseau avec les autres élèves et les enseignants. Ces derniers sont nombreux à disposer de leur propre portail sur notre intranet. A l'exemple de ce que font les grandes universités américaines nous souhaitons que nos étudiants utilisent ces technologies dans tous leurs travaux.

A quand remonte la mise en place de cette infrastructure ?
La partie du réseau intranet de la résidence des élèves a été entièrement négociée, installée et reste gérée par une association étudiante baptisée centrale réseaux. Dès 1986-1987, des étudiants nous ont présenté un projet dans lequel ils nous proposaient de mettre en place les moyens de communication les plus modernes à l'époque. Il s'agissait du Token Ring d'IBM. Nous les avons encouragés tout en leur demandant de trouver le financement de cette opération. Ils sont ainsi parvenus à financer et à mettre en place cette installation avec l'aide de prêts bancaires et de participations d'entreprise. Ils ont ensuite créé l'association chargée de gérer l'installation dont je viens de parler. Grâce à leurs contacts avec des entreprises spécialisées comme 3Com ou IBM, ils ont passé des contrats de développement avec ces entreprises et jouent désormais un rôle de laboratoire de recherche. En 1996 ou 1997, tout ce réseau a été rénové en passant à la technologie ATM.

Quels sont les liens des élèves avec l'international pendant leur cursus ?
Nous avonsconstitué des réseaux dans lesquels nous pratiquons une politique de double diplôme. L'étudiant d'un établissement partenaire qui passe deux ans dans un établissement étranger, avec au plus un an de scolarité supplémentaire, obtiendra deux diplômes, celui de son établissement d'origine et celui du pays où il va passer ces deux ans. Ces ingénieurs sont ainsi véritablement bi-culturels. Nous avons lancé ces programmes lors de la rentrée scolaire de 1988. Sur les promotions qui quittent aujourd'hui l'école Centrale, 140 étudiants sont inscrits dans cette démarche, soit un tiers de nos étudiants. Pour les étudiants que nous recevons, sur la centaine d'étudiants étrangers présents sur le campus, 70 suivent un double diplôme.

Comment expliquez-vous l'esprit d'entreprise particulièrement prononcé qu'on trouve chez les ingénieurs centraliens ?
La création d'entreprise a toujours été présente dans la culture de l'école, mais cette dimension a pris une place particulièrement importante dans la dernière décennie. Tout le monde est bien conscient que ce ne sont pas les grands groupes industriels actuels qui vont créer les emplois nouveaux dans notre pays. Il y a également l'exemple des grands anciens élèves de l'école qui sont à l'origine de groupe industriels majeurs, comme Gustave Eiffel, Michelin, Peugeot mais plus récemment Yvon Gattaz, fondateur de Radiall, Gérard Pélisson du groupe Accor ou Bernard Liautaud de Business Objects. Nous avons pour notre part pris des initiatives pour favoriser cette dimension. Nous avons notamment créé une formation en troisième année qui a débouché sur "Centrale entrepreneur" animé par Jean-François Gallouin, le fondateur de Metaphora.

Quelles sont pour vous les grandes qualités et peut-être aussi les défauts des centraliens ?
Le centralien est quelqu'un qui a une très grande adaptabilité à différentes fonctions. Il a un véritable sens du service sans privilèges. Nous ne préparons pas les jeunes aux grands corps de l'état et à leurs privilèges. C'est un excellent serviteur de l'entreprise et il est fondamentalement un entrepreneur. La contrepartie est le fait que ce souci du service s'accompagne parfois d'un excès de modestie par rapport à d'autres diplômés que je préfère ne pas citer et peut-être d'un léger manque d'ambition. Il n'y a pas chez nous de culte corporatiste ou mafieux du diplôme. Le centralien sait que c'est par la qualité du service rendu qu'il fera sa carrière professionnelle.

Lorsque l'on interroge les centraliens sur leur passage à l'école, ils témoignent d'un attachement affectif particulièrement fort à celle-ci. A quoi attribuez-vous cette relation ?
Il y a, je pense, plusieurs facteurs d'explication. L'école a d'abord un projet clair et une culture. Nous faisons tout pour que l'ensemble des étudiants s'imprègnent de cette culture. Nous avons également une pédagogie qui fait de l'étudiant un acteur et pas un simple consommateur de son projet de formation. Nous les responsabilisons dès leur entrée à Centrale. C'est là qu'ils font beaucoup d'apprentissages liés à la prise de responsabilité, à l'auto organisation du travail et à la nécessité de se construire. Le fait d'apprendre cela crée un fort attachement à l'établissement. Enfin je pense que moi-même comme directeur, et l'ensemble du corps enseignant, nous faisons tout pour nous rendre proches et disponibles. Je ne prétends pas connaître individuellement les 1 350 élèves ingénieurs présents sur le campus. Mais vous ne trouverez aucun de ces élèves qui se soit vu fermer la porte alors qu'il cherchait à nous rencontrer.

A titre plus personnel, vous utilisez fréquemment Internet ?
Je l'utilise depuis une dizaine d'année, mais essentiellement pour des besoins de communication, en particulier dans mes relations avec l'étranger. Je n'ai que très peu de loisirs et je n'ai donc pas beaucoup d'occasions d'utiliser Internet à d'autres fins que professionnelles.

Propos recueillis par Fabien Claire le 28 septembre 2001

 

Diplômé de l'école Centrale (promotion 1962) Daniel Gourisse est également titulaire d'un doctorat ès sciences. Jusqu'en 1978 il travaille comme ingénieur pour le compte du CEA pour des projets de développement industriel. Il travaille à l'époque sur le développement de l'usine Cogema de la Hague ainsi que sur plusieurs programmes militaires. Après avoir enseigné quelques années à l'école à temps partiel, Daniel Gourisse prend la direction de l'école Centrale en 1978. Il est également président d'honneur de la Conférence des Grandes écoles.

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