Chercheur et ancien directeur général du CNRS, Guy Aubert
a eu l'occasion de découvir Internet alors qu'il ne s'agissait
encore que d'expériences menées dans les laboratoires
du CERN. Directeur général du Centre National d'Education
à Distance depuis février 2000, il continue d'y développer
l'utilisation d'Internet dans le cadre des formations. Le
CNED compte aujourd'hui 350 000 clients en formation dans le monde.
A quand remontent les premières
expériences du CNED en matière de e-learning ?
Et bien si j'en crois les archives
que j'ai retrouvées sur l'histoire officielle du CNED, mais aussi
l'histoire des couloirs, il y a encore environ 5 ans, il y avait un
directeur des systèmes d'information dans la maison qui ne voulait
pas entendre parler d'Internet.
Le Cned a fait ses premiers pas dans le e-learning en 1994 quand il
a répondu à un appel du fond francophone des inforoutes.
C'est à ce moment qu'a été créé son
campus électronique qui est une marque déposée.
Sur cette plate-forme se trouve l'ensemble de nos ressources disponibles
sur le web.
En quoi consistent vos offres e-learning
?
Il faut auparavant préciser
ce que l'on doit entendre dans cette expression. Il y a pour moi une
très grande différence entre la mise à disposition
de ressources en ligne et la formation véritable. Les Anglais
ont une sémantique plus riche sur le sujet avec le learning,
le training et le teaching. Permettre à quelqu'un d'accéder
à des ressources, même formatées pour permettre
l'auto-formation, ce n'est pas ce que j'appelle de la formation. Il
y a d'ailleurs longtemps que ce type de ressources est disponible sur
CDrom. De ce point de vue, Internet apporte des richesses plus importantes,
mais la qualité de la bande passante chez le particulier reste
un obstacle à l'exploitation réelle de cette richesse.
Quelles sont pour vous les caractéristiques
de la véritable formation à distance ?
La formation est avant tout une
industrie de service dans laquelle on utilise divers moyens de communication
pour réunir un enseigné et un enseignant ou encore, pour
adopter une terminologie à la mode, entre un tuteur et un apprenant.
Internet est donc un outil supplémentaire à notre disposition
pour atteindre notre objectif de formation. Notre panoplie d'outils
comprend le document imprimé, la K7 audio et vidéo, le
Cdrom, le Dvd et les ressources Internet. L'Internet est un instrument
parmi les autres. On est d'ailleurs en train de voir se dégonfler
la bulle du e-learning.
Qu'est-ce que vous entendez par là
?
Tout le monde voit bien que la
mise en place de tels programmes n'est pas si simple, cela coûte
de l'argent et la formation intégrale en ligne doit être
un choix stratégique et pas simplement une réponse à
la mode. Au Cned, nous sommes en train de renouveler notre fond qui
compte plus de 3 500 formations. La rénovation globale prend
3 ou 4 ans. Au fur et à mesure de ces renouvellements et chaque
fois pour répondre à un objectif bien précis, nous
avons utilisé plus ou de moins de supports web. Aujourd'hui,
environ 25% de nos formations proposent des services présents
sur Internet.
Mais avez-vous aujourd'hui des programmes
de formations intégralement disponibles en ligne ?
Bien sûr, mais ils ne sont
pas encore très nombreux. Il faut que cela corresponde à
un objectif précis. C'est par exemple le cas du diplôme
d'université d'imagerie médico-légale que nous
avons créé l'année dernière en partenariat
avec l'université Paris V. Cette formation s'adresse à
la fois à des juristes et des médecins.
Les meilleurs spécialistes de cette matière sont à
l'université Paris V alors que les personnes concernées
par la formation sont déjà en poste et disséminées
dans toute la France. C'est le cas idéal dans lequel la formation
en ligne permet d'offrir toute la souplesse souhaitée.
Matériellement comment s'organise
la formation ?
L'élève doit s'inscrire
au CNED et à l'université pour que son diplôme puisse
lui être délivré. La personne obtient ensuite un
identifiant et un mot de passe qui lui permettent de se connecter à
notre plate-forme Campus électronique. Les cours sont accessibles
en ligne via une simple connection par modem. Mais nous aurions pu également
fournir les mêmes ressources sur un simple CDrom. En revanche
l'Internet nous a permis de proposer des forums, des études de
cas, l'ensemble modéré par le professeur.
Mais ces échanges impliquent
des rendez-vous fixes entre les élèves ?
Non, nous avons conçu
un dispositif d'interaction très sophistiqué qui permet
de reconstituer une classe virtuelle en asynchrone pour garder la souplesse
recherchée. Cela permet également de pouvoir gérer
simultanément la formation de 50 étudiants, effectif ingérable
en mode synchrone. De plus, sur des cas complexes, le professeur peut
apporter une réponse réfléchie avec davantage de
recul. Mais nous avons des engagements très stricts sur les temps
de réponses, il n'est pas envisageable d'attendre 8 jours pour
l'obtenir.
Comment se déroule la délivrance
du diplôme ?
Nous n'avons naturellement pas
pu transposer sur Internet le passage de l'examen. On délivrera
certainement dans quelques temps des accréditations à
distance, mais pour la délivrance d'un diplôme il faut
naturellement être certain que c'est bien la bonne personne qui
passe l'examen.
Que devient le fameux devoir remis au
professeur dans sa version en
ligne ?
Nous utilisons beaucoup cette
formule pour les étudiants des niveaux lycée et collège.
L'élève fait son devoir avec son traitement de texte,
quel que soit celui-ci. Il l'adresse à son professeur par courrier
électronique. Le professeur corrige le fichier et lui retourne
dans un format Pdf verrouillée. Cela pour empêcher l'élève
de bidouiller sa correction avant de la présenter à ses
parents. Notre expérience nous a appris à anticiper ce
type de problèmes (rires). Cela concerne beaucoup de formations
et pas seulement les formations 100% en ligne.
Quel est l'intérêt de cette
forme de correction originale ?
L'élève reçoit
une copie annotée avec des liens hypertexte. Au lieu de faire
un trait rouge en ajoutant une remarque difficile à déchiffrer
dans la marge, le professeur insère une fenêtre avec des
explications sur l'erreur voir des liens sur les ressources correspondantes
du campus électronique. Il faut au préalable former le
professeur qui doit ensuite créer ses macros avec chaque correction.
Mais nous travaillons avec de gros volumes d'élèves de
sorte qu'après avoir créé les macros pour les premières
copies, la vitesse de correction s'accélère puisque l'on
rencontre souvent des erreurs proches voir identiques d'un devoir à
l'autre. Dans une correction classique, le processus est inverse et
les corrections sont en général moins détaillées
au bout de la centième copie.
Pourquoi ne pas proposer ce devoir "virtuel"
dans toutes les formations ?
Nous formons progressivement
nos professeurs à cette technique, mais nous avons souhaité
privilégier d'abord l'enseignement scolaire et secondaire. Nous
assurons la scolarité d'environ 30 000 français expatriés.
Ce mode de correction est pour eux une véritable valeur ajoutée.
Nous avons formé quelques centaines de professeurs sur un vivier
global de 6 000 personnes. Mais nous buttons régulièrement
sur des problèmes administratifs qui nous empêchent d'accélérer
le processus. Par exemple, j'ai beaucoup de difficultés à
payer un abonnement Internet à domicile à nos correcteurs.
Nous avions le même problème
lorsque nous avons lancé les tutorats téléphoniques,
nous ne pouvions pas payer les abonnements téléphoniques.
Pourquoi ?
Nos amis de Bercy nous expliquent
que nos correcteurs risquent d'utiliser ces abonnements également
à des fins privées. C'est pour cela que j'attends avec
impatience des abonnements Internet illimités et forfaitaires.
Et la qualité des connections
ne pose-t-elle pas de problèmes ?
Comme je vous le disais, nos
contenus sont conçus pour être accessibles par modem. Mais
je dois reconnaître que lorsque je teste chez moi certains contenus
à l'aide d'un modem, je suis un peu inquiet. Et là, je
prends ma casquette de président de l'Afnic. J'espère
que l'on va enfin sortir des affaires de boucle locale et de la gué-guerre
menée par certains opérateurs historiques pour enfin offrir
un accès illimité de qualité sur l'ensemble du
territoire..
Y a-t-il pour vous matières impossibles
à enseigner en ligne ?
Il n'y a pas de matières
dans lesquelles aucune utilisation du web n'est possible. Ca ne signifie
pas que la totalité soit déclinable en ligne. Je vais
vous donner deux exemples extrêmes : concevoir un cours de droit
en ligne ne pose pas de problème car il s'agit d'un contenu purement
textuel. En revanche, les sciences expérimentales sont plus difficiles
à décliner sur le web. Mais cela peut devenir aussi plus
riche. La valeur ajoutée du cours de droit en ligne par rapport
à la photocopie n'est pas si évidente. Certes l'étudiant
en biologie ne pourra pas disséquer sa grenouille en ligne ou
se contenter de la voir disséquer par un autre. Mais avec le
web on peut faire des économies considérables grâce
à la simulation.
Que voulez-vous dire ?
Je sais par expérience
qu'un étudiant dans une séance de TP perd 80% du temps
à apprendre à utiliser son matériel et à
en découvrir le fonctionnement. Mais pour l'étudiant qui
a appris à connaître cet appareil et à le manipuler
virtuellement en ligne, il sera opérationnel dès son entrée
dans la salle de TP. Je suis convaincu qu'il apprendra davantage en
2 heures qu'un étudiant classique en 20 heures de TP. Nous avons
déjà conçu sur ce modèle un simulateur pour
les oscilloscopes les voltmètres, dans le cadre du BTS électrotechnique.
Y a t-il des qualités indispensables
pour se former en ligne ?
Le vrai critère n'est
pas lié au travail en ligne mais au travail individuel. Ce qui
compte c'est avant tout la motivation. Mais l'Internet par exemple nous
permet de retracer tout le travail de l'apprenant et au besoin de le
rappeler à l'ordre comme de lui adresser un message d'encouragement.
Nous sommes d'ailleurs en train de réfléchir à
la mise en place d'un système automatique de suivi des élèves
sur ce modèle.
Les cours eux-mêmes doivent-ils
être adaptés dans leur forme?
Bien-sûr. Il est démontré
que les processus cognitifs diffèrent entre une information consultée
sur un livre et celle consultée sur un écran. Les rendements
sont différents, il faut des longueurs de textes adaptées.
Par ailleurs, avec les liens hypertextes, il est très facile
pour l'élève de se disperser. C'est d'ailleurs une des
raisons pour lesquelles nous allons faire évoluer notre plate-forme
campus électronique pour aller vers des environnements plus pointus
pour chaque élève. Aujourd'hui le site est devenu un peu
fouillis. Un exemple : nos plus jeunes inscrits sont des élèves
de grande maternelle. Même pour ces élèves il y
a une demande de cours de compléments. L'enfant est capable très
vite de se débrouiller sur un ordinateur, mais il lui fait impérativement
un environnement adapté.
Quel est le prix d'une formation au
Cned?
C'est une question complexe.
D'abord la personne qui s'inscrit au Cned dans le cadre de la mission
de service public du centre acquitte des droits très faibles.
Personnellement, je pense même que les cours dans ce cas devraient
être gratuits. C'est le cas notamment des gens du voyage ou encore
de sportifs de haut-niveau. Mais cette inscription nécessite
l'accord de l'inspecteur d'académie. Par exemple, une terminale
S dans ce cas coûte 1 500 francs pour tous les services,
quels que soient les supports utilisés. Mais bien évidemment
le coût réel de la formation est bien plus important, au
moins trois à quatre fois plus si l'élève utilise
tous les services et va jusqu'au bout de la formation. Mais ceux qui
abandonnent après avoir payé contribuent davantage au
financement général. C'est d'ailleurs sur ce facteur que
la plupart des business plans américain dans le e-learning fondent
leur rentabilité.
Et dans le cadre de la formation continue
?
Les choses sont simples, la réglementation
communautaire empêche de pratiquer des prix inférieurs
au coût de revient. Nous avons donc des formations à 14
ou 15 000 francs mais qui sont souvent prises en charge par les
entreprises, les collectivités
territoriales ou des organismes tiers. Par ailleurs, il sera d'ailleurs
bientôt possible de payer en ligne les formations du Cned. Nous
sommes prêts sur le plan technique, cela dépend maintenant
de problèmes de comptabilité technique.
Vous utilisez Internet depuis longtemps
?
Je suis physicien d'origine et
j'ai été amené à utiliser Internet depuis
très longtemps. J'ai pris part aux premières liaisons
d'ordinateurs à distance dans les années 60. Nous étions
connectés avec des lignes spécialisées. Dans les
laboratoires du CNRS de Grenoble, j'étais tout prêt du
Cern à Genève au moment où Tim Berners Lee y a
inventé le Web. J'ai donc quasiment assisté à la
naissance de l'Internet.
Et vous l'utilisez beaucoup aujourd'hui
?
En permanence, je ne peux pas
vivre sans être connecté. Au bureau, je travaille sur une
grosse station Sun. Mais malheureusement j'ai aussi dû me convertir
aux très mauvais produits de monsieur Bill Gates parce qu'ils
ont envahi le monde.
Vous avez des sites de références
?
J'ai naturellement un volume
important de bookmarks, mais le plus souvent je pars des moteurs de
recherche. D'ailleurs, je suis longtemps resté fidèle
à Altavista, mais j'ai fini par tester Google. Au début
je n'y croyais pas vraiment mais j'y finis par adopter cet outil extraordinaire.
Sinon, je lis le journal officiel en ligne chaque jour.
Vous achetez en ligne
?
Je fais parfois des achats pour
ma femme, sur le site de la Camif, même si ça fait très
éducation nationale (rires).
Propos recueillis
par Fabien Claire le 5 octobre
2001