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Le 10 février 2012

Dossier "e-learning"

Guy Aubert
Directeur du CNED
Président de l'Afnic

"Pour se former en ligne, ce qui compte, c'est la motivation"


Chercheur et ancien directeur général du CNRS, Guy Aubert
a eu l'occasion de découvir Internet alors qu'il ne s'agissait encore que d'expériences menées dans les laboratoires du CERN. Directeur général du Centre National d'Education à Distance depuis février 2000, il continue d'y développer l'utilisation d'Internet dans le cadre des formations. Le CNED compte aujourd'hui 350 000 clients en formation dans le monde.

A quand remontent les premières expériences du CNED en matière de e-learning ?
Et bien si j'en crois les archives que j'ai retrouvées sur l'histoire officielle du CNED, mais aussi l'histoire des couloirs, il y a encore environ 5 ans, il y avait un directeur des systèmes d'information dans la maison qui ne voulait pas entendre parler d'Internet. Le Cned a fait ses premiers pas dans le e-learning en 1994 quand il a répondu à un appel du fond francophone des inforoutes. C'est à ce moment qu'a été créé son campus électronique qui est une marque déposée. Sur cette plate-forme se trouve l'ensemble de nos ressources disponibles sur le web.

En quoi consistent vos offres e-learning ?
Il faut auparavant préciser ce que l'on doit entendre dans cette expression. Il y a pour moi une très grande différence entre la mise à disposition de ressources en ligne et la formation véritable. Les Anglais ont une sémantique plus riche sur le sujet avec le learning, le training et le teaching. Permettre à quelqu'un d'accéder à des ressources, même formatées pour permettre l'auto-formation, ce n'est pas ce que j'appelle de la formation. Il y a d'ailleurs longtemps que ce type de ressources est disponible sur CDrom. De ce point de vue, Internet apporte des richesses plus importantes, mais la qualité de la bande passante chez le particulier reste un obstacle à l'exploitation réelle de cette richesse.

Quelles sont pour vous les caractéristiques de la véritable formation à distance ?
La formation est avant tout une industrie de service dans laquelle on utilise divers moyens de communication pour réunir un enseigné et un enseignant ou encore, pour adopter une terminologie à la mode, entre un tuteur et un apprenant. Internet est donc un outil supplémentaire à notre disposition pour atteindre notre objectif de formation. Notre panoplie d'outils comprend le document imprimé, la K7 audio et vidéo, le Cdrom, le Dvd et les ressources Internet. L'Internet est un instrument parmi les autres. On est d'ailleurs en train de voir se dégonfler la bulle du e-learning.

Qu'est-ce que vous entendez par là ?
Tout le monde voit bien que la mise en place de tels programmes n'est pas si simple, cela coûte de l'argent et la formation intégrale en ligne doit être un choix stratégique et pas simplement une réponse à la mode. Au Cned, nous sommes en train de renouveler notre fond qui compte plus de 3 500 formations. La rénovation globale prend 3 ou 4 ans. Au fur et à mesure de ces renouvellements et chaque fois pour répondre à un objectif bien précis, nous avons utilisé plus ou de moins de supports web. Aujourd'hui, environ 25% de nos formations proposent des services présents sur Internet.

Mais avez-vous aujourd'hui des programmes de formations intégralement disponibles en ligne ?
Bien sûr, mais ils ne sont pas encore très nombreux. Il faut que cela corresponde à un objectif précis. C'est par exemple le cas du diplôme d'université d'imagerie médico-légale que nous avons créé l'année dernière en partenariat avec l'université Paris V. Cette formation s'adresse à la fois à des juristes et des médecins.
Les meilleurs spécialistes de cette matière sont à l'université Paris V alors que les personnes concernées par la formation sont déjà en poste et disséminées dans toute la France. C'est le cas idéal dans lequel la formation en ligne permet d'offrir toute la souplesse souhaitée.

Matériellement comment s'organise la formation ?
L'élève doit s'inscrire au CNED et à l'université pour que son diplôme puisse lui être délivré. La personne obtient ensuite un identifiant et un mot de passe qui lui permettent de se connecter à notre plate-forme Campus électronique. Les cours sont accessibles en ligne via une simple connection par modem. Mais nous aurions pu également fournir les mêmes ressources sur un simple CDrom. En revanche l'Internet nous a permis de proposer des forums, des études de cas, l'ensemble modéré par le professeur.

Mais ces échanges impliquent des rendez-vous fixes entre les élèves ?
Non, nous avons conçu un dispositif d'interaction très sophistiqué qui permet de reconstituer une classe virtuelle en asynchrone pour garder la souplesse recherchée. Cela permet également de pouvoir gérer simultanément la formation de 50 étudiants, effectif ingérable en mode synchrone. De plus, sur des cas complexes, le professeur peut apporter une réponse réfléchie avec davantage de recul. Mais nous avons des engagements très stricts sur les temps de réponses, il n'est pas envisageable d'attendre 8 jours pour l'obtenir.

Comment se déroule la délivrance du diplôme ?
Nous n'avons naturellement pas pu transposer sur Internet le passage de l'examen. On délivrera certainement dans quelques temps des accréditations à distance, mais pour la délivrance d'un diplôme il faut naturellement être certain que c'est bien la bonne personne qui passe l'examen.

Que devient le fameux devoir remis au professeur dans sa version en
ligne ?
Nous utilisons beaucoup cette formule pour les étudiants des niveaux lycée et collège. L'élève fait son devoir avec son traitement de texte, quel que soit celui-ci. Il l'adresse à son professeur par courrier électronique. Le professeur corrige le fichier et lui retourne dans un format Pdf verrouillée. Cela pour empêcher l'élève de bidouiller sa correction avant de la présenter à ses parents. Notre expérience nous a appris à anticiper ce type de problèmes (rires). Cela concerne beaucoup de formations et pas seulement les formations 100% en ligne.

Quel est l'intérêt de cette forme de correction originale ?
L'élève reçoit une copie annotée avec des liens hypertexte. Au lieu de faire un trait rouge en ajoutant une remarque difficile à déchiffrer dans la marge, le professeur insère une fenêtre avec des explications sur l'erreur voir des liens sur les ressources correspondantes du campus électronique. Il faut au préalable former le professeur qui doit ensuite créer ses macros avec chaque correction. Mais nous travaillons avec de gros volumes d'élèves de sorte qu'après avoir créé les macros pour les premières copies, la vitesse de correction s'accélère puisque l'on rencontre souvent des erreurs proches voir identiques d'un devoir à l'autre. Dans une correction classique, le processus est inverse et les corrections sont en général moins détaillées au bout de la centième copie.

Pourquoi ne pas proposer ce devoir "virtuel" dans toutes les formations ?
Nous formons progressivement nos professeurs à cette technique, mais nous avons souhaité privilégier d'abord l'enseignement scolaire et secondaire. Nous assurons la scolarité d'environ 30 000 français expatriés. Ce mode de correction est pour eux une véritable valeur ajoutée. Nous avons formé quelques centaines de professeurs sur un vivier global de 6 000 personnes. Mais nous buttons régulièrement sur des problèmes administratifs qui nous empêchent d'accélérer le processus. Par exemple, j'ai beaucoup de difficultés à payer un abonnement Internet à domicile à nos correcteurs. Nous avions le même problème lorsque nous avons lancé les tutorats téléphoniques, nous ne pouvions pas payer les abonnements téléphoniques.

Pourquoi ?
Nos amis de Bercy nous expliquent que nos correcteurs risquent d'utiliser ces abonnements également à des fins privées. C'est pour cela que j'attends avec impatience des abonnements Internet illimités et forfaitaires.

Et la qualité des connections ne pose-t-elle pas de problèmes ?
Comme je vous le disais, nos contenus sont conçus pour être accessibles par modem. Mais je dois reconnaître que lorsque je teste chez moi certains contenus à l'aide d'un modem, je suis un peu inquiet. Et là, je prends ma casquette de président de l'Afnic. J'espère que l'on va enfin sortir des affaires de boucle locale et de la gué-guerre menée par certains opérateurs historiques pour enfin offrir un accès illimité de qualité sur l'ensemble du territoire..

Y a-t-il pour vous matières impossibles à enseigner en ligne ?
Il n'y a pas de matières dans lesquelles aucune utilisation du web n'est possible. Ca ne signifie pas que la totalité soit déclinable en ligne. Je vais vous donner deux exemples extrêmes : concevoir un cours de droit en ligne ne pose pas de problème car il s'agit d'un contenu purement textuel. En revanche, les sciences expérimentales sont plus difficiles à décliner sur le web. Mais cela peut devenir aussi plus riche. La valeur ajoutée du cours de droit en ligne par rapport à la photocopie n'est pas si évidente. Certes l'étudiant en biologie ne pourra pas disséquer sa grenouille en ligne ou se contenter de la voir disséquer par un autre. Mais avec le web on peut faire des économies considérables grâce à la simulation.

Que voulez-vous dire ?
Je sais par expérience qu'un étudiant dans une séance de TP perd 80% du temps à apprendre à utiliser son matériel et à en découvrir le fonctionnement. Mais pour l'étudiant qui a appris à connaître cet appareil et à le manipuler virtuellement en ligne, il sera opérationnel dès son entrée dans la salle de TP. Je suis convaincu qu'il apprendra davantage en 2 heures qu'un étudiant classique en 20 heures de TP. Nous avons déjà conçu sur ce modèle un simulateur pour les oscilloscopes les voltmètres, dans le cadre du BTS électrotechnique.

Y a t-il des qualités indispensables pour se former en ligne ?
Le vrai critère n'est pas lié au travail en ligne mais au travail individuel. Ce qui compte c'est avant tout la motivation. Mais l'Internet par exemple nous permet de retracer tout le travail de l'apprenant et au besoin de le rappeler à l'ordre comme de lui adresser un message d'encouragement. Nous sommes d'ailleurs en train de réfléchir à la mise en place d'un système automatique de suivi des élèves sur ce modèle.

Les cours eux-mêmes doivent-ils être adaptés dans leur forme?
Bien-sûr. Il est démontré que les processus cognitifs diffèrent entre une information consultée sur un livre et celle consultée sur un écran. Les rendements sont différents, il faut des longueurs de textes adaptées. Par ailleurs, avec les liens hypertextes, il est très facile pour l'élève de se disperser. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles nous allons faire évoluer notre plate-forme campus électronique pour aller vers des environnements plus pointus pour chaque élève. Aujourd'hui le site est devenu un peu fouillis. Un exemple : nos plus jeunes inscrits sont des élèves de grande maternelle. Même pour ces élèves il y a une demande de cours de compléments. L'enfant est capable très vite de se débrouiller sur un ordinateur, mais il lui fait impérativement un environnement adapté.

Quel est le prix d'une formation au Cned?
C'est une question complexe. D'abord la personne qui s'inscrit au Cned dans le cadre de la mission de service public du centre acquitte des droits très faibles. Personnellement, je pense même que les cours dans ce cas devraient être gratuits. C'est le cas notamment des gens du voyage ou encore de sportifs de haut-niveau. Mais cette inscription nécessite l'accord de l'inspecteur d'académie. Par exemple, une terminale S dans ce cas coûte 1 500 francs pour tous les services, quels que soient les supports utilisés. Mais bien évidemment le coût réel de la formation est bien plus important, au moins trois à quatre fois plus si l'élève utilise tous les services et va jusqu'au bout de la formation. Mais ceux qui abandonnent après avoir payé contribuent davantage au financement général. C'est d'ailleurs sur ce facteur que la plupart des business plans américain dans le e-learning fondent leur rentabilité.

Et dans le cadre de la formation continue ?
Les choses sont simples, la réglementation communautaire empêche de pratiquer des prix inférieurs au coût de revient. Nous avons donc des formations à 14 ou 15 000 francs mais qui sont souvent prises en charge par les entreprises, les collectivités territoriales ou des organismes tiers. Par ailleurs, il sera d'ailleurs bientôt possible de payer en ligne les formations du Cned. Nous sommes prêts sur le plan technique, cela dépend maintenant de problèmes de comptabilité technique.

Vous utilisez Internet depuis longtemps ?
Je suis physicien d'origine et j'ai été amené à utiliser Internet depuis très longtemps. J'ai pris part aux premières liaisons d'ordinateurs à distance dans les années 60. Nous étions connectés avec des lignes spécialisées. Dans les laboratoires du CNRS de Grenoble, j'étais tout prêt du Cern à Genève au moment où Tim Berners Lee y a inventé le Web. J'ai donc quasiment assisté à la naissance de l'Internet.

Et vous l'utilisez beaucoup aujourd'hui ?
En permanence, je ne peux pas vivre sans être connecté. Au bureau, je travaille sur une grosse station Sun. Mais malheureusement j'ai aussi dû me convertir aux très mauvais produits de monsieur Bill Gates parce qu'ils ont envahi le monde.

Vous avez des sites de références ?
J'ai naturellement un volume important de bookmarks, mais le plus souvent je pars des moteurs de recherche. D'ailleurs, je suis longtemps resté fidèle à Altavista, mais j'ai fini par tester Google. Au début je n'y croyais pas vraiment mais j'y finis par adopter cet outil extraordinaire. Sinon, je lis le journal officiel en ligne chaque jour.

Vous achetez en ligne ?
Je fais parfois des achats pour ma femme, sur le site de la Camif, même si ça fait très éducation nationale (rires).

Propos recueillis par Fabien Claire le 5 octobre 2001

 

Né en 1938 à Costes, dans les Hautes-Alpes, Guy Aubert est diplômé de l'école normale supérieure de Saint-Cloud, titulaire d'un doctorat ès Sciences physiques et agrégé de physiques. Il débute sa carrière en 1961 comme attaché de recherche puis devient chargé de recherche au laboratoire d'électrostatique et de physique du métal au CNRS jusqu'en 1965. Il est ensuite maître de conférence puis nommé professeur titulaire en 1970. En 1985, il devient directeur de l'école normale supérieure de Lyon. En 1994, il est nommé directeur général du CNRS puis devient, en 1997, conseiller d'Etat en service extraordinaire. En janvier 2000, il devient recteur, directeur du centre national d'enseignement à distance.
Guy Aubert est par ailleurs président de l'Afnic, président du comité stratégique du plan université pour le troisième millénaire. Il poursuit parallèlement ses recherches sur la conception des aimants assistée par ordinateur au sein du laboratoire des champs magnétiques intense de Grenoble. Guy Aubert est chevalier de la légion d'honneur, officier de l'ordre du mérite, chevalier des palmes académiques et du mérite agricole.

 

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