Enseignante à l'Ecole Supérieure
de Commerce de Paris, spécialiste de l'organisation et de la
gestion des ressources humaines, Frédérique Alexandre-Bailly
s'intéresse tout particulièrement aux liens qui existent
entre l'organisation du travail et les outils de management RH.
Emploicenter
: selon vous à quand remonte l'apparition
de processus structurés et formalisés d'évaluation
au sein des entreprises ?
Frédérique Alexandre Bailly Je dirais que cela
remonte aux années 80 qui correspondent à la période
au cours de laquelle les DRH ont pris conscience qu'ils devaient aussi
virer des gens et que, pour ne pas avoir le blues et garder un rôle
stratégique en entreprise, ils devaient anticiper afin de limiter
au maximum les risques de licenciements. C'est le moment où ils
ont mis en place une véritable gestion prévisionnelle
des effectifs et des programmes de mobilité interne transversale.
L'idée est alors de garder le même personnel pour le redéployer
en fonction des besoins du marché.
Et quel a été
le rôle des évaluations dans cette perspective ?
L'évaluation devient le moyen indispensable pour savoir quelles
sont les compétences disponibles pour les réaffecter dans
l'entreprise. Cela compensait également la diminution du nombre
de promotions à l'époque.
Il y avait
donc moins de promotions ?
Oui, car la mode du management japonais, la volonté de mettre
en place un management consensuel et l'image de la pyramide renversée
ont entraîné une diminution des niveaux hiérarchiques.
Il a donc fallu gérer la pénurie de promotions possibles
en développant la mobilité horizontale. Or, l'évaluation
devient un outil de pilotage pratique et équitable dans cette
perspective.
Quel est le
processus type mis en place dans ces entreprises ?
En général, la direction des ressources humaines propose
des modalités d'évaluation et demande aux managers de
mettre en place un entretien annuel. Souvent les entreprises ont d'abord
mis cela en place pour leurs managers puis, petit à petit, le
système a été étendu à tous les salariés.
Si je prends le cas d'un secteur industriel comme la sidérurgie,
chez Usinor aujourd'hui tout le monde fait l'objet d'une évaluation
annuelle. Dans le secteur high-tech, la quasi-totalité des entreprises
utilisent ces processus.
Les managers
sont-ils formés à ces entretiens ?
Malheureusement non, c'est loin d'être la règle car il
existe un présupposé selon lequel un manager sait toujours
évaluer ses équipes. De plus, l'entretien d'évaluation
est souvent considéré comme une exigence de la DRH très
coûteuse en terme de temps. Les managers sont donc réticents
à l'idée de consacrer du temps pour ces formations.
Mais ce manque
de préparation ne risque-t-il pas de décrédibiliser
ces évaluations ?
C'est exact et beaucoup de managers ont du mal à vivre cet entretien
face-à-face. En général, le manager a du mal à
dire à son salarié ce qui ne lui convient pas dans son
travail ou ses résultats. Or, ce type de relation n'est pas ancré
dans notre culture française. Les études sur le sujet
montrent que 80 % des évalués et des évaluateurs
se disent mécontents de l'évaluation mise en place dans
leur entreprise. On invoque pêle-mêle la perte de temps,
la difficulté de ce moment de face-à-face et surtout l'absence
de résultats tangibles à l'issue de ces évaluations.
Comment expliquer
ce sentiment d'inutilité ?
Et bien malheureusement il y a trop peu de connexions entre l'évaluation,
la rémunération et la carrière du salarié.
Les entreprises donnent la main au manager pour évaluer mais
on lui donne rarement les billes qui vont avec. Il ne peut donc pas,
dans ce cas, donner de récompense malgré une bonne évaluation.
Celle-ci devient donc souvent une simple routine annuelle.
Mais il y a
quand même des pistes intéressantes dans les processus
mis en place dans certaines entreprises ?
Effectivement, beaucoup de groupes internationaux mettent en place des
évaluations de type 360° qui doivent permettre d'aboutir
à davantage d'objectivité et de visibilité. Cela
devient alors un outil d'auto-évaluation et d'auto-motivation.
Dans la plupart de ces processus on donne à l'évalué
ses évaluations pour qu'il procède lui-même à
son auto-évaluation. Ce n'est donc plus conçu comme une
arme pour fusiller le salarié. Je viens de diriger d'ailleurs
le mémoire d'une étudiante de MBA qui a réalisé
un benchmarking des politiques d'évaluation des grandes sociétés
internationales. Cette enquête montre que l'utilisation du 360°
se généralise dans ces entreprises même si c'est
une pratique beaucoup plus coûteuse que l'évaluation classique.
Quel peut-être
le rôle des applications eRH dans ces évaluations ?
Ces outils peuvent jouer un rôle de plateforme et de point de
repère pour accélérer les opérations et
permettre par exemple aux équipes DRH de suivre le processus.
Mais l'entretien en tête-à-tête
avec le responsable reste une étape clef de l'évaluation.
Ces outils sont utiles dans les entreprises qui ont atteint un stade
de post-taylorisme et dans lesquelles on souhaite redonner de l'autonomie
au salarié en lui permettant de disposer d'un outil lui permettant
de suivre régulièrement sa performance.
Selon vous
l'évaluation classique doit-elle toujours être faite par
le supérieur hiérarchique direct du salarié ?
Il y a des avantages et des inconvénients dans tous les cas.
Par exemple, l'évaluation par le N+2 permet d'avoir davantage
de recul sur l'évaluation, mais encore faut-il que celui-ci ait
les moyens d'évaluer la performance du salarié.
Il n'y a pas de bonne démarche générale, l'essentiel
est de mettre en place une stratégie d'évaluation qui
soit réaliste au regard du temps dont disposent les managers.
Que pensez-vous
des techniques d'évaluation de type d'assessment center ?
Dans ce cas il s'agit non pas d'évaluer la performance mais plutôt
les compétences des cadres à haut potentiel. Qu'elle soit
mise en place dans l'entreprise où chez un prestataire, cette
séance d'évaluation sous forme de mise en situation doit
permettre surtout de mieux cerner les compétences managériales
à l'aide de psychologues. C'est une évaluation qui joue
un rôle important dans la gestion de carrière.
Y a-t-il de
mauvaises méthodes d'évaluation ?
Ce qui est dangereux, c'est de laisser percevoir l'évaluation
comme un tribunal car on risque de démotiver les gens. Une belle
évaluation sur le papier mais qui est mise en oeuvre par des
managers non formés et qui ne débouche sur rien de concret
sera contre-productive pour l'entreprise.
La perception
de l'évaluation est-elle liée pour vous à la culture
du pays dans lequel elle est pratiquée ?
Il y a incontestablement une perception différente de l'évaluation
dans notre pays par rapport à la façon dont elle est conçue
dans la culture américaine. Il y a dans cette dernière
l'idée profonde selon laquelle chacun peut échouer et
rebondir dans sa carrière sans conséquences définitives.
En France, si vous vous plantez, vous êtes considéré
comme un looser et cela rend l'évaluation beaucoup plus dangereuse.
Elle n'est plus conçue comme un instrument de progression mais
comme un élément de pouvoir exercé par un supérieur,
tel un jugement suprême. Pour être acceptée, elle
doit être accompagnée d'une culture de management dans
laquelle l'erreur est protégée.
Quel serait
pour vous le processus d'évaluation idéal ?
En théorie, dans le processus d'évaluation idéal
tel qu'on l'enseigne, il faudrait former à la fois l'évalué
et l'évaluateur puis donner à chacun le dossier d'évaluation
à préparer. L'entretien devient alors une confrontation
des points de vue sous forme de discussion constructive. A l'issue de
l'entretien les deux co-signent l'évaluation finale.
Il y a pour
vous des secteurs d'activité où l'utilisation de l'évaluation
vous semble exemplaire ?
Exemplaire je ne sais pas, mais dans les grandes sociétés
de conseil, l'évaluation est particulièrement prise au
sérieux car il y a de gros enjeux derrière. Ce sont les
évaluations qui permettent de faire une carrière ou au
contraire qui motivent votre départ de la boîte. Les gens
discutent beaucoup leur notation qui est plus conçue comme une
valorisation de leurs travaux passés que comme une discussion
sur leur avenir.
Personnellement
vous utilisez beaucoup Internet ?
J'utilise d'abord le mail dans mes relations avec mes confrères
et mes élèves. Internet me sert également beaucoup
pour les recherches documentaires à partir des bases de données
universitaires. Sinon, sur un plan personnel, je fais mes courses sur
le site Ooshop. J'achète
aussi régulièrement des billets de train et d'avion sur
les sites Travelprice
et SNCF.
Propos recueillis
par Fabien Claire le 30 novembre
2001