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Emploi center > Publication
Le 27 novembre 2009

Dossier L'Insead

Professeur Arnoud de Meyer
Doyen-adjoint de l'Insead Fontainebleau et doyen de l'Insead Singapour


"
Derrière l'idée de carrière internationale à laquelle nous préparons se cache un choix de vie personnelle
"


Chercheur en marketing stratégique, conseiller du groupe Akzo Nobel, doyen-adjoint de l'Insead Fontainebleau et surtout doyen fondateur du campus de l'Insead de Singapour, le professeur Arnoud de Meyer est aujourd'hui l'un des responsables sur lesquels repose l'Insead avec le doyen Gabriel Hawawini et Landis Gabel.
Dirigeant, enseignant mais aussi chercheur en marketing, très intéressé par l'enjeu des NTIC, Arnoud de Meyer revient sur l'histoire de l'Insead et sur les clefs de la réussite de cette école de management.

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Emploicenter. Pourriez-vous d'abord nous rappeler l'origine de la création de l'Insead ?
Arnoud de Meyer. L'idée de créer l'Insead vient de quelques jeunes étudiants français qui, après avoir effectué leurs études aux Etats-Unis, ont souhaité créer en Europe une école de gestion sur le modèle des grandes écoles américaines comme Harvard. Le soutien du Général Georges Doriot, français naturalisé américain et professeur à la Harvard Business School, a permis à ces initiateurs de profiter d'un réseau puissant de chefs d'entreprise et d'enseignants, qui ont largement encouragé la création de cette école internationale. Ainsi, en 1959, l'Insead est née à Fontainebleau avec une première promotion de 52 étudiants de 14 nationalités différentes.

Quelles étaient les particularités de l'Insead alors ?
Dès le début, l'Insead a été créée autour des valeurs qui restent encore aujourd'hui au coeur de notre formation : l'innovation, le caractère international des étudiants mais aussi de l'enseignement, l'indépendance farouche qui oblige à former des gens à l'écoute du marché et enfin la recherche académique. Nous avons toujours voulu être au coeur des nouvelles réflexions dans le management et le marketing notamment.

Pourquoi cette volonté d'indépendance par rapport aux Etats, aux entreprises et aux institutions ?
Nous avons de très bons rapports avec les entreprises et les gouvernements que ce soit ici à Fontainebleau ou à Singapour. Mais nous voulons rester parfaitement indépendants dans la conception de nos programmes, dans l'orientation de nos recherches et dans la définition des critères d'admission de nos participants. Les entreprises nous aident largement pour faire avancer le projet de l'Insead mais aucune n'a un poids prépondérant dans notre fonctionnement.

Sur le plan institutionnel, comment fonctionne l'Insead ?
Nous sommes une association loi 1901 en France et une fondation à Singapour. Les deux structures sont gérées par un conseil d'administration où siègent des anciens élèves et des représentants du monde industriel de tous les pays du monde, des français, des japonais, des américains, des singapouriens notamment. Pour le fonctionnement quotidien, nous avons notre doyen Gabriel Hawawini et deux doyens adjoints : mon collègue Landis Gabel, responsable de la gestion de la faculté, et moi-même comme responsable des opérations. Nous sommes tous des professeurs mais aucun de nous n'a été formé à l'Insead. Il s'agit d'une règle de principe chez nous, nous ne formons pas nos futurs responsables et enseignants.

Pourquoi le choix de Fontainebleau pour la création de votre campus ?
Le choix de la France d'abord était évident car les pères du projet étaient français et leur inspirateur, le Général Georges Doriot, également. Ensuite, les fondateurs de l'école étaient parisiens mais ils préféraient trouver une atmosphère plus sereine et isolée pour donner naissance à l'Insead. L'idée était de choisir une petite ville qui permet de mieux fédérer une communauté d'étudiants soudés. Cette dimension se vérifie encore aujourd'hui bien que le campus compte actuellement plus de 650 personnes. Les gens restent très solidaires, ils travaillent ensemble et font la fête ensemble. Par ailleurs, pour l'anecdote, l'autoroute A6 se terminait à Fontainebleau, l'Otan était présente dans la ville avec des écoles internationales. Enfin, l'aéroport international de Paris était Orly, à l'époque un site facilement accessible depuis Fontainebleau.

Quelles sont les formations aujourd'hui proposées par l'Insead ?
A la différence de la plupart des autres écoles de gestion, nous sommes réservés aux gens qui disposent au minimum de trois ans d'expérience en entreprise. Nous proposons d'abord un MBA international d'un niveau très élevé qui ne dure que 10 mois contre 16 mois en général pour la plupart des autres MBA américains. Le cursus est très intensif. Pour reprendre l'image d'un de mes élèves skieur, je dirais qu'en terme de vitesse c'est davantage du saut à ski que du ski alpin ou du ski de fond. Nos étudiants étrangers, qui représentent 90 % des effectifs à Fontainebleau doivent en plus s'adapter à un pays qu'ils ne connaissent pas. Mais cela crée une très grande solidarité entre étudiants.
La minorité d'étudiants français est particulièrement active et joue un rôle moteur auprès de nos autres étudiants. Nous avons au total 600 étudiants en MBA à Fontainebleau.

Et quelles sont les autres formations ?
Nous avons également un programme de PHD qui est un programme doctoral et qui comprend 56 étudiants pour un cursus de 4 ans. Nous formons ainsi de futurs professeurs pour d'autres écoles de management car, comme je vous le disais, nous n'embauchons pas nos propres étudiants. Nous avons enfin une offre importante de programmes en formation continue d'une durée de une à six semaines. Nous accueillons ainsi à Fontainebleau 6 000 managers par an pour des formations de gestion ou de management.

Quel est le processus de sélection pour les candidats au MBA ?
Nous avons un comité de sélection qui travaille toute l'année, ce qui permet à ces derniers de planifier longtemps à l'avance le MBA dans leur carrière. Nous traitons les dossiers au fur et à mesure qu'ils nous parviennent. La candidature implique de remplir un dossier particulièrement complet, de passer le Graduate Management Admission Test (GMAT) qui est un test international. Il faut également maîtriser deux langues au minimum dont l'anglais mais une troisième langue est préférable. Si elle n'est pas maîtrisée à l'entrée à l'Insead, elle doit l'être à la fin du MBA. Le candidat doit également produire trois lettres de recommandation de professionnels qui permettent d'évaluer la valeur de cette personne en poste et enfin chaque candidat, où qu'il soit dans le monde, doit être interviewé par deux anciens étudiants de l'Insead. Nous avons des anciens dans 162 pays dans le monde et nous parvenons toujours sans problèmes à organiser cette rencontre.

Qu'est-ce qui fait pour vous le succès de l'Insead, une formation considérée comme particulièrement élitiste?
Nous sommes effectivement une école considérée comme excellente dans la plupart des classements internationaux. J'attribuerais cette réussite à plusieurs paramètres. D'abord la cohésion des étudiants de l'Insead permet de se constituer un réseau de contacts à l'échelle internationale. Or, la qualité d'un réseau joue un grand rôle dans une carrière car un bon réseau permet de s'entourer de gens de grande qualité. Nous avons eu la chance également de bénéficier de l'aura d'anciens étudiants qui ont effectué d'excellentes carrières. Je pense par exemple à Lindsay Owen Jones de L'Oréal, bien connu en France, à David Simon, ancien président de BP devenu ministre de Tony Blair ; aux Pays-Bas, le patron du groupe Akzo Nobel, Cees van Lede, est aussi un ancien Insead. Dans la plupart des pays d'Europe on retrouve des grands patrons issus de l'Insead.

Et dans l'univers de l'Internet vous identifiez déjà quelques anciens Insead ?
Absolument, je pense à Kevin Ryan, fondateur de Double Click (lire son interview JDNet) et à Pierre Bouriez, le fondateur du site français Houra.fr

Quels sont les autres paramètres qui concourent au succès de l'Insead ?
Notre engagement dans la recherche joue également un rôle important, en particulier pour une discipline comme le management. A la différence de la physique quantique, le management ne repose pas sur une théorie complexe. C'est une discipline terre-à-terre, qui fait appel à beaucoup de bon sens et pour laquelle l'avant-garde est importante. L'intérêt est d'explorer les voies de développement avant les autres. Or, le fait de travailler avec des professeurs chercheurs permet à nos étudiants de s'imprégner et de participer quelque peu à la création des nouveaux concepts marketing. L'accès à cette information très en amont donne aux étudiants Insead un avantage concurrentiel majeur. Enfin, je pense que notre engagement originel à l'international à une époque où nous étions les seuls, nous a permis de répondre les premiers à cette attente aujourd'hui très forte des entreprises. Nous avons eu la chance de faire les bons choix avant les autres. Puisque nous sommes à Fontainebleau, je me permets de citer Napoléon qui disait qu'il fallait aussi nommer des généraux qui ont plus de chance que les autres.

Vous disposez maintenant d'un campus à Singapour. Pourquoi cette implantation ?
En 1995, nous nous interrogions sur la stratégie de l'école à long terme et nous avons considéré que, pour survivre, nous devions investir encore davantage dans la recherche. Nous avons donc augmenté le nombre de nos professeurs. Puis nous avons augmenté notre capital et nous avons recueilli, à la suite de notre campagne d'appel aux dons, 750 millions de francs de promesses d'engagement de la part d'entreprises et de personnes privées. Enfin, nous avons considéré que nous devions sortir de la superbe forêt de Fontainebleau si nous voulions rester crédibles comme école internationale. L'Asie constitue notre premier développement international. Nous avions, depuis la fin des années des 70, un centre de recherche qui fonctionnait sur l'Asie et qui offrait quelques formations professionnelles là-bas. La zone compte 3 milliards de personnes et dispose de très peu de formations managériales de bon niveau.

Et pourquoi Singapour ?
Nous avions une longue liste de critères, depuis la qualité de vie, à la stabilité politique, la qualité des infrastructures télécom en passant par le support académique dans le pays. Nous avons choisi Singapour parmi onze villes et aujourd'hui nous nous félicitons de ce choix. La décision a été prise en août 1998 et je suis parti sur place en février 1999. Nous avons ouvert notre campus temporaire en août 1999 et notre bâtiment a été inauguré en octobre 2000. Nous avons actuellement 115 étudiants et nous passerons à 150 en janvier prochain. Nous formerons également cette année un millier de personnes en formation continue. Le campus a vocation à devenir pratiquement aussi important que celui de Fontainebleau aujourd'hui.

Ce campus s'adresse-t-il en priorité aux étudiants asiatiques ?
Non, pas vraiment. La formation coûte le même prix, environ 35 500 euros, pour le MBA à Singapour et à Fontainebleau. C'est pourquoi les étudiants singapouriens préfèrent venir en France. A l'inverse, pour l'étudiant belge ou français, le campus de Singapour est beaucoup plus exotique. Et nous avons davantage d'étudiants asiatiques à Fontainebleau depuis la création du campus de Singapour.

Le coût élevé de votre formation est-il en général pris en charge par les entreprises ?
Non, le plus souvent les gens font eux-mêmes le choix de cet investissement et généralement ils démissionnent pour suivre notre MBA. Mais nous proposons des moyens de financement. Nous estimons que 40 % des étudiants de l'Insead font un prêt pour financer leur MBA.

Quelle place occupent les nouvelles technologies dans votre enseignement ?
Une place centrale. Nous avons d'ailleurs créé une activité e-learning sous le nom de Insead online qui propose des formations en ligne mais aussi des ressources pour les gens qui ont suivi une formation chez nous. Les professeurs utilisent également cette plate-forme dans leur relation avec les étudiants.

Quelles sont les formations que vous proposez en e-learning ?
Nous avons des modules sur la supply-chain management, sur la gestion de la technologie, sur la finance et le leadership. Nous sommes en train de créer une offre importante de ressources accessibles en ligne.

Et dans le cadre de vos recherches, les NTIC vous intéressent-elles
également ?

Oui et ce, depuis leur apparition. Je vais d'ailleurs publier un ouvrage dans les prochains jours dans lequel je démontre qu'il s'agit du bon moment pour les entreprises traditionnelles pour investir dans l'Internet. Nous avons beaucoup de cours consacrés à ce type de recherches. Nous publions d'ailleurs une partie de nos recherches liées au management Internet sur notre site (contenu en anglais). Nous avons enfin elab@insead qui est une sorte de laboratoire transversal qui recueille les contributions d'une communauté de chercheurs intéressés par Internet.

A propos de la vie à l'Insead, le cursus particulièrement court et le fait qu'il s'agisse de gens qui ont déjà connu le marché du travail n'empêche-t-il pas le développement de la vie communautaire étudiante ?
La plupart de nos étudiants perdent leur réseau quand ils rejoignent notre campus et les premières semaines, ils cherchent à tisser de nouveaux liens. Ils se réunissent donc très vite à l'occasion de soirées et de rencontres sportives. Il est quand même difficile pour quelqu'un qui vient de l'autre bout de monde de s'adapter en quelques jours à la France. Or, le fait de côtoyer des gens qui vivent les mêmes difficultés permet de créer des liens d'amitiés très profonds. Et je constate exactement le même phénomène à Singapour alors que nous sommes là-bas dans une très grande ville. Mais nous n'avons que deux étudiants originaires de l'île et la nécessité de retrouver des repères se pose également aux étudiants là-bas.

Qu'est-ce qui doit caractériser le candidat qui souhaite intégrer l'Insead ?
Si quelqu'un venait me demander "dois je faire ou non l'Insead ?", je commencerais par vérifier qu'il souhaite bien embrasser une véritable carrière internationale. Une des grandes qualités de notre enseignement est de permettre de se constituer un réseau international exceptionnel. Mais en revanche, nous ne sommes sans doute pas les meilleurs pour vous permettre de vous constituer un réseau dans un pays précis. Je m'explique : si vous avez décidé de faire une carrière en Allemagne, ce n'est peut-être pas à l'Insead que vous vous préparerez le mieux à ce projet. Cela peut sembler un détail, mais derrière l'idée de carrière internationale à laquelle nous préparons se cache un choix de vie personnelle également.

C'est-à-dire ?
Nous préparons nos étudiants à une vie transnationale qui implique à la fois des expatriations, des voyages souvent longs et fréquents et cela peut avoir des conséquences très importantes sur leur vie privée.

Y-a t-il des défauts caractéristiques des étudiants issus de l'Insead?
C'est une question délicate. On me dit parfois que nos étudiants sont arrogants. Je ne perçois pas cela mais on me dira que je suis peut-être moi-même arrogant. Je pense plutôt que nos étudiants sont des gens très ambitieux qui font un important investissement personnel. Leur formation, avec les coûts liés à leur vie étudiante, leur revient à 50 000 euros environ. Ils sont donc peut-être impatients de recueillir les fruits de cet investissement. Je pense que c'est cette impatience que certains nomment arrogance.

Pensez-vous qu'il existe un esprit de corps chez les anciens Insead ?
Il n'y a rien de comparable chez nous aux réseaux X ou Mines. Il n'y a aucune entreprise exclusivement réservée à des dirigeants issus de l'Insead. Je cite ces écoles car nous sommes en France, mais le même phénomène existe ailleurs. Au Japon par exemple, certaines entreprises sont réservées aux anciens de l'université de Tokyo. Il y a peut-être quelques entreprises avec beaucoup d'anciens de l'Insead mais rien de massif ou d'exclusif.

Vous utilisez beaucoup Internet ?
Enormément, je dirais presque que sans Internet ma vie s'arrête ! Je vis partiellement sous forme virtuelle (rires). Quand je suis parti avec deux collaborateurs et deux valises pour créer le campus de Singapour, je n'aurai pas pu mettre en place l'école à cette vitesse sans moyens de communication efficaces, rapides et peu coûteux. De même, quand nous avons créé notre bibliothèque là-bas, nous savions que nous ne pouvions pas la constituer sur le modèle de celle de Fontainebleau. Nous avons donc créé une bibliothèque 100 % numérique. Internet est donc au coeur de ma vie professionnelle. Je n'ai plus de papiers sur mon bureau, tout se trouve sur le portable qui me suit partout.

Et sur le plan personnel ?
J'ai une vie internationale car je passe une semaine par mois ici à Fontainebleau et trois semaines à Singapour. Ma vie privée serait impossible sans Internet. J'utilise donc aussi bien la voix sur IP, le mail mais aussi Houra.fr pour faire mes courses depuis Singapour avant de prendre mon vol. Ma commande m'attend à mon arrivée à Fontainebleau.

L'usage de l'Internet est très développé à Singapour ?
Toute l'île est câblée, les habitants ont donc tous accès à une liaison haut-débit. Cela facilite le développement d'Internet qui est davantage intégré dans la vie quotidienne. Je dirais quand même que le gouvernement singapourien est beaucoup plus évolué sur le Web. Il a créé un site unique qui répond aux besoins du citoyen. A la différence de la France, leur site est tourné vers le citoyen avec un back-office extrêmement bien conçu. La totalité des formalités peuvent être faites en ligne. Je dirais qu'ils sont plus orientés consommateurs.

Propos recueillis par Fabien Claire le 19 novembre 2001

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