Chercheur en marketing stratégique,
conseiller du groupe Akzo Nobel, doyen-adjoint de l'Insead Fontainebleau
et surtout doyen fondateur du campus de l'Insead de Singapour, le professeur
Arnoud de Meyer est aujourd'hui l'un des responsables sur lesquels repose
l'Insead avec le doyen Gabriel Hawawini et Landis Gabel.
Dirigeant, enseignant mais aussi chercheur en marketing, très
intéressé par l'enjeu des NTIC, Arnoud de Meyer revient
sur l'histoire de l'Insead et sur les clefs de la réussite de
cette école de management.
Emploicenter.
Pourriez-vous d'abord nous rappeler l'origine de la création
de l'Insead ?
Arnoud de Meyer. L'idée
de créer l'Insead vient de quelques jeunes étudiants français
qui, après avoir effectué leurs études aux Etats-Unis,
ont souhaité créer en Europe une école de gestion
sur le modèle des grandes écoles américaines comme
Harvard. Le soutien du Général Georges Doriot, français
naturalisé américain et professeur à la Harvard
Business School, a permis à ces initiateurs de profiter d'un
réseau puissant de chefs d'entreprise et d'enseignants, qui ont
largement encouragé la création de cette école
internationale. Ainsi, en 1959, l'Insead est née à Fontainebleau
avec une première promotion de 52 étudiants de 14 nationalités
différentes.
Quelles
étaient les particularités de l'Insead alors ?
Dès le début, l'Insead a été créée
autour des valeurs qui restent encore aujourd'hui au coeur de notre
formation : l'innovation, le caractère international des étudiants
mais aussi de l'enseignement, l'indépendance farouche qui oblige
à former des gens à l'écoute du marché et
enfin la recherche académique. Nous avons toujours voulu être
au coeur des nouvelles réflexions dans le management et le marketing
notamment.
Pourquoi cette
volonté d'indépendance par rapport aux Etats, aux entreprises
et aux institutions ?
Nous avons de très bons rapports avec les entreprises et les
gouvernements que ce soit ici à Fontainebleau ou à Singapour.
Mais nous voulons rester parfaitement indépendants dans la conception
de nos programmes, dans l'orientation de nos recherches et dans la définition
des critères d'admission de nos participants. Les entreprises
nous aident largement pour faire avancer le projet de l'Insead mais
aucune n'a un poids prépondérant dans notre fonctionnement.
Sur le plan
institutionnel, comment fonctionne l'Insead ?
Nous sommes une association loi 1901 en France et une fondation à
Singapour. Les deux structures sont gérées par un conseil
d'administration où siègent des anciens élèves
et des représentants du monde industriel de tous les pays du
monde, des français, des japonais, des américains, des
singapouriens notamment. Pour le fonctionnement quotidien, nous avons
notre doyen Gabriel Hawawini et deux doyens adjoints : mon collègue
Landis Gabel, responsable de la gestion de la faculté, et moi-même
comme responsable des opérations. Nous sommes tous des professeurs
mais aucun de nous n'a été formé à l'Insead.
Il s'agit d'une règle de principe chez nous, nous ne formons
pas nos futurs responsables et enseignants.
Pourquoi le
choix de Fontainebleau pour la création de votre campus ?
Le choix de la France d'abord était évident car les pères
du projet étaient français et leur inspirateur, le Général
Georges Doriot, également. Ensuite, les fondateurs de l'école
étaient parisiens mais ils préféraient trouver
une atmosphère plus sereine et isolée pour donner naissance
à l'Insead. L'idée était de choisir une petite
ville qui permet de mieux fédérer une communauté
d'étudiants soudés. Cette dimension se vérifie
encore aujourd'hui bien que le campus compte actuellement plus de 650
personnes. Les gens restent très solidaires, ils travaillent
ensemble et font la fête ensemble. Par ailleurs, pour l'anecdote,
l'autoroute A6 se terminait à Fontainebleau, l'Otan était
présente dans la ville avec des écoles internationales.
Enfin, l'aéroport international de Paris était Orly, à
l'époque un site facilement accessible depuis Fontainebleau.
Quelles sont
les formations aujourd'hui proposées par l'Insead ?
A la différence de la plupart des autres écoles de gestion,
nous sommes réservés aux gens qui disposent au minimum
de trois ans d'expérience en entreprise. Nous proposons d'abord
un MBA international d'un niveau très élevé qui
ne dure que 10 mois contre 16 mois en général pour la
plupart des autres MBA américains. Le cursus est très
intensif. Pour reprendre l'image d'un de mes élèves skieur,
je dirais qu'en terme de vitesse c'est davantage du saut à ski
que du ski alpin ou du ski de fond. Nos étudiants étrangers,
qui représentent 90 % des effectifs à Fontainebleau
doivent en plus s'adapter à un pays qu'ils ne connaissent pas.
Mais cela crée une très grande solidarité entre
étudiants. La minorité
d'étudiants français est particulièrement active
et joue un rôle moteur auprès de nos autres étudiants.
Nous avons au total 600 étudiants en MBA à Fontainebleau.
Et quelles
sont les autres formations ?
Nous avons également un programme de PHD qui est un programme
doctoral et qui comprend 56 étudiants pour un cursus de 4 ans.
Nous formons ainsi de futurs professeurs pour d'autres écoles
de management car, comme je vous le disais, nous n'embauchons pas nos
propres étudiants. Nous avons enfin une offre importante de programmes
en formation continue d'une durée de une à six semaines.
Nous accueillons ainsi à Fontainebleau 6 000 managers par
an pour des formations de gestion ou de management.
Quel est le
processus de sélection pour les candidats au MBA ?
Nous avons un comité
de sélection qui travaille toute l'année, ce qui permet
à ces derniers de planifier longtemps à l'avance le MBA
dans leur carrière. Nous traitons les dossiers au fur et à
mesure qu'ils nous parviennent. La candidature implique de remplir un
dossier particulièrement complet, de passer le Graduate Management
Admission Test (GMAT) qui est un test international. Il faut également
maîtriser deux langues au minimum dont l'anglais mais une troisième
langue est préférable. Si elle n'est pas maîtrisée
à l'entrée à l'Insead, elle doit l'être à
la fin du MBA. Le candidat doit également produire trois lettres
de recommandation de professionnels qui permettent d'évaluer
la valeur de cette personne en poste et enfin chaque candidat, où
qu'il soit dans le monde, doit être interviewé par deux
anciens étudiants de l'Insead. Nous avons des anciens dans 162
pays dans le monde et nous parvenons toujours sans problèmes
à organiser cette rencontre.
Qu'est-ce qui
fait pour vous le succès de l'Insead, une formation considérée
comme particulièrement élitiste?
Nous sommes effectivement une école considérée
comme excellente dans la plupart des classements internationaux. J'attribuerais
cette réussite à plusieurs paramètres. D'abord
la cohésion des étudiants de l'Insead permet de se constituer
un réseau de contacts à l'échelle internationale.
Or, la qualité d'un réseau joue un grand rôle dans
une carrière car un bon réseau permet de s'entourer de
gens de grande qualité. Nous avons eu la chance également
de bénéficier de l'aura d'anciens étudiants qui
ont effectué d'excellentes carrières. Je pense par exemple
à Lindsay Owen Jones de L'Oréal, bien connu en France,
à David Simon, ancien président de BP devenu ministre
de Tony Blair ; aux Pays-Bas, le patron du groupe Akzo Nobel, Cees van
Lede, est aussi un ancien Insead. Dans la plupart des pays d'Europe
on retrouve des grands patrons issus de l'Insead.
Et dans l'univers
de l'Internet vous identifiez déjà quelques anciens Insead
?
Absolument, je pense à Kevin Ryan, fondateur de Double Click
(lire son interview
JDNet) et à Pierre Bouriez, le fondateur du site français
Houra.fr
Quels sont
les autres paramètres qui concourent au succès de l'Insead
?
Notre engagement dans la recherche joue également un rôle
important, en particulier pour une discipline comme le management. A
la différence de la physique quantique, le management ne repose
pas sur une théorie complexe. C'est une discipline terre-à-terre,
qui fait appel à beaucoup de bon sens et pour laquelle l'avant-garde
est importante. L'intérêt est d'explorer les voies de développement
avant les autres. Or, le fait de travailler avec des professeurs chercheurs
permet à nos étudiants de s'imprégner et de participer
quelque peu à la création des nouveaux concepts marketing.
L'accès à cette information très en amont donne
aux étudiants Insead un avantage concurrentiel majeur. Enfin,
je pense que notre engagement originel à l'international à
une époque où nous étions les seuls, nous a permis
de répondre les premiers à cette attente aujourd'hui très
forte des entreprises. Nous avons eu la chance de faire les bons choix
avant les autres. Puisque nous sommes à Fontainebleau, je me
permets de citer Napoléon qui disait qu'il fallait aussi nommer
des généraux qui ont plus de chance que les autres.
Vous disposez
maintenant d'un campus à Singapour. Pourquoi cette implantation
?
En 1995, nous nous interrogions sur la stratégie de l'école
à long terme et nous avons considéré que, pour
survivre, nous devions investir encore davantage dans la recherche.
Nous avons donc augmenté le nombre de nos professeurs. Puis nous
avons augmenté notre capital et nous avons recueilli, à
la suite de notre campagne d'appel aux dons, 750 millions de francs
de promesses d'engagement de la part d'entreprises et de personnes privées.
Enfin, nous avons considéré que nous devions sortir de
la superbe forêt de Fontainebleau si nous voulions rester crédibles
comme école internationale. L'Asie constitue notre premier développement
international. Nous avions, depuis la fin des années des 70,
un centre de recherche qui fonctionnait sur l'Asie et qui offrait quelques
formations professionnelles là-bas. La zone compte 3 milliards
de personnes et dispose de très peu de formations managériales
de bon niveau.
Et pourquoi
Singapour ?
Nous avions une longue liste de critères, depuis la qualité
de vie, à la stabilité politique, la qualité des
infrastructures télécom en passant par le support académique
dans le pays. Nous avons choisi Singapour parmi onze villes et aujourd'hui
nous nous félicitons de ce choix. La décision a été
prise en août 1998 et je suis parti sur place en février
1999. Nous avons ouvert notre campus temporaire en août 1999 et
notre bâtiment a été inauguré en octobre
2000. Nous avons actuellement 115 étudiants et nous passerons
à 150 en janvier prochain. Nous formerons également cette
année un millier de personnes en formation continue. Le campus
a vocation à devenir pratiquement aussi important que celui de
Fontainebleau aujourd'hui.
Ce campus s'adresse-t-il
en priorité aux étudiants asiatiques ?
Non, pas vraiment. La formation coûte le même prix, environ
35 500 euros, pour le MBA à Singapour et à Fontainebleau.
C'est pourquoi les étudiants singapouriens préfèrent
venir en France. A l'inverse, pour l'étudiant belge ou français,
le campus de Singapour est beaucoup plus exotique. Et nous avons davantage
d'étudiants asiatiques à Fontainebleau depuis la création
du campus de Singapour.
Le coût
élevé de votre formation est-il en général
pris en charge par les entreprises ?
Non, le plus souvent les gens font eux-mêmes le choix de cet investissement
et généralement ils démissionnent pour suivre notre
MBA. Mais nous proposons des moyens de financement. Nous estimons que
40 % des étudiants de l'Insead font un prêt pour financer
leur MBA.
Quelle place
occupent les nouvelles technologies dans votre enseignement ?
Une place centrale. Nous avons d'ailleurs créé une activité
e-learning sous le nom de Insead online qui propose des formations en
ligne mais aussi des ressources pour les gens qui ont suivi une formation
chez nous. Les professeurs utilisent également cette plate-forme
dans leur relation avec les étudiants.
Quelles sont
les formations que vous proposez en e-learning ?
Nous avons des modules sur la supply-chain management, sur la gestion
de la technologie, sur la finance et le leadership. Nous sommes en train
de créer une offre importante de ressources accessibles en ligne.
Et dans le
cadre de vos recherches, les NTIC vous intéressent-elles
également ?
Oui et ce, depuis leur apparition. Je vais d'ailleurs publier un ouvrage
dans les prochains jours dans lequel je démontre qu'il s'agit
du bon moment pour les entreprises traditionnelles pour investir dans
l'Internet. Nous avons beaucoup de cours consacrés à ce
type de recherches. Nous publions d'ailleurs une partie de nos recherches
liées au management Internet sur notre site (contenu
en anglais). Nous avons enfin elab@insead
qui est une sorte de laboratoire transversal qui recueille les contributions
d'une communauté de chercheurs intéressés par Internet.
A propos de
la vie à l'Insead, le cursus particulièrement court et
le fait qu'il s'agisse de gens qui ont déjà connu le marché
du travail n'empêche-t-il pas le développement de la vie
communautaire étudiante ?
La plupart de nos étudiants perdent leur réseau quand
ils rejoignent notre campus et les premières semaines, ils cherchent
à tisser de nouveaux liens. Ils se réunissent donc très
vite à l'occasion de soirées et de rencontres sportives.
Il est quand même difficile pour quelqu'un qui vient de l'autre
bout de monde de s'adapter en quelques jours à la France. Or,
le fait de côtoyer des gens qui vivent les mêmes difficultés
permet de créer des liens d'amitiés très profonds.
Et je constate exactement le même phénomène à
Singapour alors que nous sommes là-bas dans une très grande
ville. Mais nous n'avons que deux étudiants originaires de l'île
et la nécessité de retrouver des repères se pose
également aux étudiants là-bas.
Qu'est-ce qui
doit caractériser le candidat qui souhaite intégrer l'Insead
?
Si quelqu'un venait me demander "dois je faire ou non l'Insead
?", je commencerais par vérifier qu'il souhaite bien embrasser
une véritable carrière internationale. Une des grandes
qualités de notre enseignement est de permettre de se constituer
un réseau international exceptionnel. Mais en revanche, nous
ne sommes sans doute pas les meilleurs pour vous permettre de vous constituer
un réseau dans un pays précis. Je m'explique : si vous
avez décidé de faire une carrière en Allemagne,
ce n'est peut-être pas à l'Insead que vous vous préparerez
le mieux à ce projet. Cela peut sembler un détail, mais
derrière l'idée de carrière internationale à
laquelle nous préparons se cache un choix de vie personnelle
également.
C'est-à-dire
?
Nous préparons nos étudiants à une vie transnationale
qui implique à la fois des expatriations, des voyages souvent
longs et fréquents et cela peut avoir des conséquences
très importantes sur leur vie privée.
Y-a t-il des
défauts caractéristiques des étudiants issus de
l'Insead?
C'est une question délicate. On me dit parfois que nos étudiants
sont arrogants. Je ne perçois pas cela mais on me dira que je
suis peut-être moi-même arrogant. Je pense plutôt
que nos étudiants sont des gens très ambitieux qui font
un important investissement personnel. Leur formation, avec les coûts
liés à leur vie étudiante, leur revient à
50 000 euros environ. Ils sont donc peut-être impatients
de recueillir les fruits de cet investissement. Je pense que c'est cette
impatience que certains nomment arrogance.
Pensez-vous
qu'il existe un esprit de corps chez les anciens Insead ?
Il n'y a rien de comparable chez nous aux réseaux X ou Mines.
Il n'y a aucune entreprise exclusivement réservée à
des dirigeants issus de l'Insead. Je cite ces écoles car nous
sommes en France, mais le même phénomène existe
ailleurs. Au Japon par exemple, certaines entreprises sont réservées
aux anciens de l'université de Tokyo. Il y a peut-être
quelques entreprises avec beaucoup d'anciens de l'Insead mais rien de
massif ou d'exclusif.
Vous utilisez
beaucoup Internet ?
Enormément, je dirais presque que sans Internet ma vie s'arrête
! Je vis partiellement sous forme virtuelle (rires). Quand je
suis parti avec deux collaborateurs et deux valises pour créer
le campus de Singapour, je n'aurai pas pu mettre en place l'école
à cette vitesse sans moyens de communication efficaces, rapides
et peu coûteux. De même, quand nous avons créé
notre bibliothèque là-bas, nous savions que nous ne pouvions
pas la constituer sur le modèle de celle de Fontainebleau. Nous
avons donc créé une bibliothèque 100 % numérique.
Internet est donc au coeur de ma vie professionnelle. Je n'ai plus de
papiers sur mon bureau, tout se trouve sur le portable qui me suit partout.
Et sur le plan
personnel ?
J'ai une vie internationale car je passe une semaine par mois ici à
Fontainebleau et trois semaines à Singapour. Ma vie privée
serait impossible sans Internet. J'utilise donc aussi bien la voix sur
IP, le mail mais aussi Houra.fr pour faire mes courses depuis Singapour
avant de prendre mon vol. Ma commande m'attend à mon arrivée
à Fontainebleau.
L'usage de
l'Internet est très développé à Singapour
?
Toute l'île est câblée, les habitants ont donc tous
accès à une liaison haut-débit. Cela facilite le
développement d'Internet qui est davantage intégré
dans la vie quotidienne. Je dirais quand même que le gouvernement
singapourien est beaucoup plus évolué sur le Web. Il a
créé un site unique qui répond aux besoins du citoyen.
A la différence de la France, leur site est tourné vers
le citoyen avec un back-office extrêmement bien conçu.
La totalité des formalités peuvent être faites en
ligne. Je dirais qu'ils sont plus orientés consommateurs.
Propos recueillis
par Fabien Claire le 19 novembre
2001