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Emploi center > Publication
Le 10 février 2012

Thierry Grange
Directeur
Groupe ESC Grenoble

"
Le travail des managers technologiques ? Intégrer l'innovation dans l'entreprise"

Entrepreneur, mais aussi co-fondateur de l'école de commerce qu'il dirige aujourd'hui, Thierry Grange est un directeur hors du commun. Loin des sphères de l'académisme, il prône une pédagogie différenciée pour répondre aux aspirations de ses étudiants et jette un regard lucide sur la place de la technologie dans l'entreprise.
Propos recueillis par Fabien Claire, le 29 octobre 2002

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Le Site
ESC Grenoble

EmploiCenter. L'ESC Grenoble est née en 1984. Pourquoi une naissance si tardive dans une ville pourtant réputée pour sa vie étudiante et ses institutions de formation ?
Thierry Grange
Grenoble est effectivement connu pour la qualité de son université et la chambre de commerce de la ville sentait bien qu'il manquait une filière de formation au management qui n'était pas assurée à l'époque par l'université. Au début des années 80, l'université envisageait davantage le management comme une gestion administrative et non pas une activité de développeur économique. C'est donc poussé par les industriels de la région que l'établissement consulaire s'est lancé pour créer une ESC de toutes pièces avec l'objectif d'en faire l'une des 10 premières écoles de commerce françaises avant 10 ans.

Vous avez réussi votre pari ?
Nous sommes effectivement classés dans les 10 premières écoles de management de France, en général autour de la 7ème place. Mais, plus intéressant, nous faisons partie des 25 écoles européennes accréditées par l'Equis, le label de l'European Fundation for Management Development.

Votre orientation dès l'origine pour l'informatique et la high-tech était-il un moyen de vous distinguer des autres écoles ?
La CCI a commencé par réaliser une étude d'opportunité dans laquelle il est apparu que les entreprises avaient besoin de managers disposant d'une bonne connaissance des technologies. Nous ne voulions pas concurrencer les écoles d'ingénieur mais faire des étudiants spécialistes des matières classiques comme les finances et le marketing des managers capables de travailler avec des ingénieurs. En gros, c'est un peu comme s'il avait fallu donner à ces étudiants la maîtrise d'une nouvelle langue vivante, la technologie. Il ne s'agissait pas de faire des moitiés d'ingénieurs. D'où notre choix de nous orienter vers le management des technologies.

En 1984, nous étions dans une période de balbutiements sur le sujet, Comment avez-vous été perçus par vos confrères de la conférence des grandes écoles ?
L'Insead en France et quelques institutions américaines avaient déjà commencé à travailler sur le sujet. Nous étions, nous, très jeunes pour prendre cette orientation, mais cela correspondait au contexte du tissu économique grenoblois. Je suis d'ailleurs convaincu qu'une école ne peut se développer que dans un contexte conforme à son environnement. La présence des HP, STMicroelectronics, Cap Gemini, Schneider Electric et des nombreux centre de recherche nous conduisaient naturellement vers cette voie. Je dois avouer cependant que les autres écoles nous regardaient, avec Jean-Paul Léonardi, avec lequel j'ai fondé l'école
, comme des trublions, voire des traîtres.

A partir de quoi avez-vous bâti votre projet pédagogique ?
Nous avons commencé par définir le management technologique. Il s'agit de l'intégration technologique dans le fonctionnement d'une entreprise. A partir des années 1975-80, il y a des ressources technologiques sur le marché, supérieures à ce que le marché lui-même demandait. Sont apparus à cette époque les grands projets militaires, spatiaux, dans les transports ou l'agriculture. Auparavant les industriels étaient confrontés à des difficultés que les chercheurs devaient résoudre. A compter de cette période, la situation s'est inversée. Du jour au lendemain, les laboratoires de recherche ont livré au marché près de 40 ans de recherches à la fois militaires et civiles qu'ils avaient conservé dans leurs tiroirs.

Pourquoi ce déferlement ?
A partir de la crise pétrolière de 1973-75, les laboratoires ont procédé à ces transferts de technologie surabondants pour financer leurs travaux. Pour la première fois, l'humanité s'est retrouvé avec un trop-plein de solutions technologiques. A partir de ce moment, la difficulté pour l'entreprise tient dans la nécessité de faire les bons choix au bon moment dans cette abondance de ressources. Et c'est là que le management technologique intervient pour permettre d'intégrer ces innovations dans les processus de fonctionnement de l'entreprise. Par exemple, la technologie dans le domaine de la finance a permis une circulation rapide de l'information. Mais elle a également posé la question de la capacité à réagir à ces informations quasi-immédiates. L'exemple est également déclinable pour le marketing.

C'est à dire ?
L'informatique permet aujourd'hui de modéliser et de simuler la réaction d'un consommateur confronté à un nouveau produit. Mieux, la technologie permet d'associer le client au processus d'élaboration en travaillant sur des produits présentés en 3D mais non encore réalisés. Nous touchons là l'impact des technologies dans le fonctionnement de l'entreprise. L'objectif de notre enseignement est de permettre à nos étudiants, futurs managers, de maîtriser cet impact. Nous avons appris à nos étudiants à passer d'une perception négative de technologies destructrices d'emploi à l'idée que la technologie pouvait être aussi une opportunité.

Avec ce recul, quel est votre point de vue sur la crise que nous venons de vivre dans la high-tech et dans le contexte des technologies du Web ?
Nous avons vécu une période très bizarre avec la conjonction de trois euphories différentes. D'abord une euphorie technologique avec l'idée qu'Internet allait tout résoudre comme s'il s'agissait de l'aspirine des temps modernes. La deuxième euphorie a été celle de l'économie. On avait l'impression, en 2000, que la prospérité était revenue pour 1 000 ans et que nous entamions un nouveau cycle de Kondratiev (ndlr: économiste russe qui voyait dans l'économie des cycles longs de prospérité débuter par des inventions techniques et scientifiques majeures.). Enfin, la bonne santé de l'économie a généré d'importantes capacités d'investissements d'où une situation d'euphorie financière. Mais à l'époque les investissements se sont concentrés dans le seul secteur des NTIC. La bulle a naturellement éclaté, tout comme celle née avec le canal de Suez et bien d'autres dans l'histoire.

Internet n'a pas disparu pour autant...
Bien évidemment. Mais la croissance exponentielle est révolue. Internet reste, mais il s'agit simplement d'une machine au même titre qu'une fraiseuse à commande numérique, avec tout ce que cela a d'excitant et de peu excitant à la fois. La technologie reprend sa place qui n'est pas celle d'une super-structure mais d'une infrastructure. De même, dans les années 50 avec l'apparition des grosses machines dans l'industrie mécanique, on avait pensé pouvoir construire des bateaux de plusieurs kilomètres de.long. Mais l'élan est retombé et la réalité s'impose. La dissémination technologique se fait de façon lente et non linéaire. Il faudra encore bien des années avant que la majorité de la population ait réellement intégré Internet dans sa vie quotidienne.

Mais vous avez quand même créé des masters de 3ème cycles spécialisés dans les NTIC pour répondre aux besoins créés par la bulle, non ?
Nous avons développé des 3ème cycles adaptés à une demande. Mais nous savons aussi, avec la Conférence des grandes écoles, qu'il s'agit d'un produit à cycle de vie court. Nous avons mis en place un excellent master d'informatique décisionnelle avec l'éditeur SAS. Nous ne pouvons pas savoir si cette formation répondra longtemps aux besoins. L'informatique décisionnelle restera mais sera peut-être intégrée aux ERP ? Nous ne pouvons pas faire évoluer notre cursus de base pour coller à ces évolutions, car nos cycles sont lents. Pour fabriquer un étudiant, il faut entre 4 et 5 ans jusqu'à son insertion dans l'entreprise. Cela nous conduit à une situation conservatrice mais ne nous empêche pas de rêver ou de faire des coups autour de formations ponctuelles.

Avez-vous inséré des formats e-learning dans vos enseignements ?
Le e-learning est une nouvelle manière d'apprendre très intéressante qui se substitue à des cours particulièrement austères ou rébarbatifs. Par exemple, un cours sur les structures des institutions européennes, dans un format traditionnel, est obligatoirement inintéressant et ennuyeux. Je considère qu'un cours interactif individuel en e-learning avec des photographies des institutions sera plus riche et plus intéressant.

Quelle est sa place dans l'enseignement de l'école?
Nous avons mis en place un modèle de pédagogie différenciée qui s'appuie en partie sur le support du e-learning. Nous offrons à l'étudiant la possibilité de choisir dans les enseignements de tronc commun, les matières qu'il souhaite approfondir et qui le passionnent. Il consacrera beaucoup plus de temps à l'apprentissage de ces disciplines et, au contraire, pourra se contenter d'un apprentissage de base dans les matières qu'il n'aime pas. Nous avons voulu proposer un modèle pédagogique qui corresponde aux goûts, aux attentes et au projet professionnel de chaque étudiant, tout en gardant la certitude d'acquérir un niveau de compétences minimum mais suffisant dans les disciplines qui ne l'intéressent pas. Le format e-learning nous permet de proposer un contenu différent pour les cours eux-mêmes mais aussi par exemple pour passer un examen de niveau en ligne.

A quand remonte la mise en place de cette pédagogie différenciée ?
Nous avons commencé il y a un an pour les étudiants de première année. Mais nous n'avons pas inventé grand-chose. Les enseignements des langues étrangères sont depuis longtemps structurés ainsi entre les groupes des débutants, des faux débutants et des experts par exemple. De même le film "Etre et Avoir", qui a récemment ému la France entière, présente une classe où se côtoient des élèves de maternelle et d'école primaire permettant par exemple aux petits d'entendre l'enseignement des plus grands. On est ici assez proche de la pédagogie différenciée.

En tant qu'ancien chef d'entreprise, quel soutien apportez-vous à vos étudiants porteurs d'un projet d'entreprise ?
Nous avons un incubateur dans l'école dans lequel fonctionnent huit entreprises à ce jour. D'autres ont développé leur entreprise en dehors de l'incubateur, je pense par exemple à un étudiant qui a lancé une gamme de vêtements street-wear qui fonctionne très bien. L'incubateur est là pour protéger l'entrepreneur en lui permettant de se lancer sans négliger pour autant son cursus. Un entrepreneur, chez nous, est en fait un apprenti entrepreneur qui travaille en alternance. Mais nous avons aussi 80 étudiants qui ont un statut d'entrepreneurs en association toujours en alternance.

Vous disposez d'une forte implantation internationale avec en particulier une présence en Chine. Quelle est votre stratégie internationale de fond ?
Nous avons développé de véritables implantations avec nos cursus et nos professeurs à Pékin, Moscou, Shangaï, Malte et Pékin. En janvier, nous ouvrons à Cracovie. L'objectif est de suivre l'implantation des entreprises françaises et européennes dans ces pays pour y former une population de cadres locaux. Nous avons ainsi travaillé avec Carrefour en Chine, IBM à Moscou, Airbus et Saint-Gobain. Nous sommes présents dans les anciens pays du bloc de l'Est depuis 1989 parce que ce sont des pays où les systèmes d'enseignement universitaires sont très bons, mais où n'existent pas de formations au management alors que la croissance économique crée des besoins.

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Le Site
ESC Grenoble

Pour finir, quel internaute êtes-vous ?
Sur le plan professionnel, j'utilise beaucoup le Web pour rechercher des infos et faire du benchmarking. Si, par exemple, un enseignant vient me proposer de créer un enseignement sur l'éthique dans les affaires, je vais aller chercher sur le Web ce qui se fait déjà sur le sujet pour avoir une idée plus précise et éviter de réinventer la roue. J'achète également un peu en ligne. Je vais acheter un billet d'avion dans quelques minutes sur le site de Buzz, sinon j'ai récemment acheté un nouveau casque de moto sur le site allemand www.Louis.de particulièrement complet pour les motards.

Thierry Grange a suivi la plus grande part de son parcours de formation à Grenoble. Il est titulaire d'une Maîtrise en Sciences de Gestion, d'un diplôme d'ingénieur commercial du Cnam, d'un diplôme d'économie et finances de l'IEP de Grenoble et d'un DEA de Gestion. Il est le fondateur avec deux associés du constructeur de moto BFG entre 1978 et 1984 cédé ensuite à MBK. En 1984 il participe à la création de l' ESC Grenoble.

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