|
|
Thierry Grange
Directeur
Groupe ESC Grenoble
"Le
travail des managers technologiques ? Intégrer l'innovation
dans l'entreprise"
|
Entrepreneur, mais aussi co-fondateur de l'école de commerce qu'il
dirige aujourd'hui, Thierry Grange est un directeur hors du commun. Loin
des sphères de l'académisme, il prône une pédagogie
différenciée pour répondre aux aspirations de ses
étudiants et jette un regard lucide sur la place de la technologie
dans l'entreprise.
Propos recueillis par Fabien
Claire, le 29 octobre 2002
EmploiCenter. L'ESC
Grenoble est née en 1984. Pourquoi une naissance si tardive dans
une ville pourtant réputée pour sa vie étudiante
et ses institutions de formation ?
Thierry Grange Grenoble est effectivement connu pour la qualité
de son université et la chambre de commerce de la ville sentait
bien qu'il manquait une filière de formation au management qui
n'était pas assurée à l'époque par l'université.
Au début des années 80, l'université envisageait
davantage le management comme une gestion administrative et non pas une
activité de développeur économique. C'est donc poussé
par les industriels de la région que l'établissement consulaire
s'est lancé pour créer une ESC de toutes pièces avec
l'objectif d'en faire l'une des 10 premières écoles de commerce
françaises avant 10 ans.
Vous avez réussi
votre pari ?
Nous sommes effectivement classés dans les 10 premières
écoles de management de France, en général autour
de la 7ème place. Mais, plus intéressant, nous faisons partie
des 25 écoles européennes accréditées par
l'Equis, le label de l'European Fundation for Management Development.
Votre orientation
dès l'origine pour l'informatique et la high-tech était-il
un moyen de vous distinguer des autres écoles ?
La CCI a commencé par réaliser une étude d'opportunité
dans laquelle il est apparu que les entreprises avaient besoin de managers
disposant d'une bonne connaissance des technologies. Nous ne voulions
pas concurrencer les écoles d'ingénieur mais faire des étudiants
spécialistes des matières classiques comme les finances
et le marketing des managers capables de travailler avec des ingénieurs.
En gros, c'est un peu comme s'il avait fallu donner à ces étudiants
la maîtrise d'une nouvelle langue vivante, la technologie. Il ne
s'agissait pas de faire des moitiés d'ingénieurs. D'où
notre choix de nous orienter vers le management des technologies.
En 1984, nous
étions dans une période de balbutiements sur le sujet, Comment
avez-vous été perçus par vos confrères de
la conférence des grandes écoles ?
L'Insead en France et quelques institutions américaines avaient
déjà commencé à travailler sur le sujet. Nous
étions, nous, très jeunes pour prendre cette orientation,
mais cela correspondait au contexte du tissu économique grenoblois.
Je suis d'ailleurs convaincu qu'une école ne peut se développer
que dans un contexte conforme à son environnement. La présence
des HP, STMicroelectronics, Cap Gemini, Schneider Electric et des nombreux
centre de recherche nous conduisaient naturellement vers cette voie. Je
dois avouer cependant que les autres écoles nous regardaient, avec
Jean-Paul Léonardi, avec lequel j'ai fondé l'école,
comme des trublions, voire des traîtres.
A partir de quoi
avez-vous bâti votre projet pédagogique ?
Nous avons commencé par définir le management technologique.
Il s'agit de l'intégration technologique dans le fonctionnement
d'une entreprise. A partir des années 1975-80, il y a des ressources
technologiques sur le marché, supérieures à ce que
le marché lui-même demandait. Sont apparus à cette
époque les grands projets militaires, spatiaux, dans les transports
ou l'agriculture. Auparavant les industriels étaient confrontés
à des difficultés que les chercheurs devaient résoudre.
A compter de cette période, la situation s'est inversée.
Du jour au lendemain, les laboratoires de recherche ont livré au
marché près de 40 ans de recherches à la fois militaires
et civiles qu'ils avaient conservé dans leurs tiroirs.
Pourquoi ce déferlement
?
A partir de la crise pétrolière de 1973-75, les laboratoires
ont procédé à ces transferts de technologie surabondants
pour financer leurs travaux. Pour la première fois, l'humanité
s'est retrouvé avec un trop-plein de solutions technologiques.
A partir de ce moment, la difficulté pour l'entreprise tient dans
la nécessité de faire les bons choix au bon moment dans
cette abondance de ressources. Et c'est là que le management technologique
intervient pour permettre d'intégrer ces innovations dans les processus
de fonctionnement de l'entreprise. Par exemple, la technologie dans le
domaine de la finance a permis une circulation rapide de l'information.
Mais elle a également posé la question de la capacité
à réagir à ces informations quasi-immédiates.
L'exemple est également déclinable pour le marketing.
C'est à
dire ?
L'informatique permet aujourd'hui de modéliser et de simuler la
réaction d'un consommateur confronté à un nouveau
produit. Mieux, la technologie permet d'associer le client au processus
d'élaboration en travaillant sur des produits présentés
en 3D mais non encore réalisés. Nous touchons là
l'impact des technologies dans le fonctionnement de l'entreprise. L'objectif
de notre enseignement est de permettre à nos étudiants,
futurs managers, de maîtriser cet impact. Nous avons appris à
nos étudiants à passer d'une perception négative
de technologies destructrices d'emploi à l'idée que la technologie
pouvait être aussi une opportunité.
Avec ce recul,
quel est votre point de vue sur la crise que nous venons de vivre dans
la high-tech et dans le contexte des technologies du Web ?
Nous avons vécu une période très bizarre avec la
conjonction de trois euphories différentes. D'abord une euphorie
technologique avec l'idée qu'Internet allait tout résoudre
comme s'il s'agissait de l'aspirine des temps modernes. La deuxième
euphorie a été celle de l'économie. On avait l'impression,
en 2000, que la prospérité était revenue pour 1 000
ans et que nous entamions un nouveau cycle de Kondratiev (ndlr: économiste
russe qui voyait dans l'économie des cycles longs de prospérité
débuter par des inventions techniques et scientifiques majeures.).
Enfin, la bonne santé de l'économie a généré
d'importantes capacités d'investissements d'où une situation
d'euphorie financière. Mais à l'époque les investissements
se sont concentrés dans le seul secteur des NTIC. La bulle a naturellement
éclaté, tout comme celle née avec le canal de Suez
et bien d'autres dans l'histoire.
Internet n'a
pas disparu pour autant...
Bien évidemment. Mais la croissance exponentielle est révolue.
Internet reste, mais il s'agit simplement d'une machine au même
titre qu'une fraiseuse à commande numérique, avec tout ce
que cela a d'excitant et de peu excitant à la fois. La technologie
reprend sa place qui n'est pas celle d'une super-structure mais d'une
infrastructure. De même, dans les années 50 avec l'apparition
des grosses machines dans l'industrie mécanique, on avait pensé
pouvoir construire des bateaux de plusieurs kilomètres de.long.
Mais l'élan est retombé et la réalité s'impose.
La dissémination technologique se fait de façon lente et
non linéaire. Il faudra encore bien des années avant que
la majorité de la population ait réellement intégré
Internet dans sa vie quotidienne.
Mais vous avez
quand même créé des masters de 3ème cycles
spécialisés dans les NTIC pour répondre aux besoins
créés par la bulle, non ?
Nous avons développé des 3ème cycles adaptés
à une demande. Mais nous savons aussi, avec la Conférence
des grandes écoles, qu'il s'agit d'un produit à cycle de
vie court. Nous avons mis en place un excellent master d'informatique
décisionnelle avec l'éditeur SAS. Nous ne pouvons pas savoir
si cette formation répondra longtemps aux besoins. L'informatique
décisionnelle restera mais sera peut-être intégrée
aux ERP ? Nous ne pouvons pas faire évoluer notre cursus de base
pour coller à ces évolutions, car nos cycles sont lents.
Pour fabriquer un étudiant, il faut entre 4 et 5 ans jusqu'à
son insertion dans l'entreprise. Cela nous conduit à une situation
conservatrice mais ne nous empêche pas de rêver ou de faire
des coups autour de formations ponctuelles.
Avez-vous inséré
des formats e-learning dans vos enseignements ?
Le e-learning est une nouvelle manière d'apprendre très
intéressante qui se substitue à des cours particulièrement
austères ou rébarbatifs. Par exemple, un cours sur les structures
des institutions européennes, dans un format traditionnel, est
obligatoirement inintéressant et ennuyeux. Je considère
qu'un cours interactif individuel en e-learning avec des photographies
des institutions sera plus riche et plus intéressant.
Quelle est sa
place dans l'enseignement de l'école?
Nous avons mis en place un modèle de pédagogie différenciée
qui s'appuie en partie sur le support du e-learning. Nous offrons à
l'étudiant la possibilité de choisir dans les enseignements
de tronc commun, les matières qu'il souhaite approfondir et qui
le passionnent. Il consacrera beaucoup plus de temps à l'apprentissage
de ces disciplines et, au contraire, pourra se contenter d'un apprentissage
de base dans les matières qu'il n'aime pas. Nous avons voulu proposer
un modèle pédagogique qui corresponde aux goûts, aux
attentes et au projet professionnel de chaque étudiant, tout en
gardant la certitude d'acquérir un niveau de compétences
minimum mais suffisant dans les disciplines qui ne l'intéressent
pas. Le format e-learning nous permet de proposer un contenu différent
pour les cours eux-mêmes mais aussi par exemple pour passer un examen
de niveau en ligne.
A quand remonte
la mise en place de cette pédagogie différenciée ?
Nous avons commencé il y a un an pour les étudiants de première
année. Mais nous n'avons pas inventé grand-chose. Les enseignements
des langues étrangères sont depuis longtemps structurés
ainsi entre les groupes des débutants, des faux débutants
et des experts par exemple. De même le film "Etre et Avoir",
qui a récemment ému la France entière, présente
une classe où se côtoient des élèves de maternelle
et d'école primaire permettant par exemple aux petits d'entendre
l'enseignement des plus grands. On est ici assez proche de la pédagogie
différenciée.
En tant qu'ancien
chef d'entreprise, quel soutien apportez-vous à vos étudiants
porteurs d'un projet d'entreprise ?
Nous avons un incubateur dans l'école dans lequel fonctionnent
huit entreprises à ce jour. D'autres ont développé
leur entreprise en dehors de l'incubateur, je pense par exemple à
un étudiant qui a lancé une gamme de vêtements street-wear
qui fonctionne très bien. L'incubateur est là pour protéger
l'entrepreneur en lui permettant de se lancer sans négliger pour
autant son cursus. Un entrepreneur, chez nous, est en fait un apprenti
entrepreneur qui travaille en alternance. Mais nous avons aussi 80 étudiants
qui ont un statut d'entrepreneurs en association toujours en alternance.
Vous disposez
d'une forte implantation internationale avec en particulier une présence
en Chine. Quelle est votre stratégie internationale de fond ?
Nous avons développé de véritables implantations
avec nos cursus et nos professeurs à Pékin, Moscou, Shangaï,
Malte et Pékin. En janvier, nous ouvrons à Cracovie. L'objectif
est de suivre l'implantation des entreprises françaises et européennes
dans ces pays pour y former une population de cadres locaux. Nous avons
ainsi travaillé avec Carrefour en Chine, IBM à Moscou, Airbus
et Saint-Gobain. Nous sommes présents dans les anciens pays du
bloc de l'Est depuis 1989 parce que ce sont des pays où les systèmes
d'enseignement universitaires sont très bons, mais où n'existent
pas de formations au management alors que la croissance économique
crée des besoins.
Pour finir, quel
internaute êtes-vous ?
Sur le plan professionnel, j'utilise beaucoup le Web pour rechercher des
infos et faire du benchmarking. Si, par exemple, un enseignant vient me
proposer de créer un enseignement sur l'éthique dans les
affaires, je vais aller chercher sur le Web ce qui se fait déjà
sur le sujet pour avoir une idée plus précise et éviter
de réinventer la roue. J'achète également un peu
en ligne. Je vais acheter un billet d'avion dans quelques minutes sur
le site de Buzz,
sinon j'ai récemment acheté un nouveau casque de moto sur
le site allemand www.Louis.de
particulièrement complet pour les motards.
Thierry Grange a suivi la plus grande
part de son parcours de formation à Grenoble. Il est titulaire
d'une Maîtrise en Sciences de Gestion, d'un diplôme d'ingénieur
commercial du Cnam, d'un diplôme d'économie et finances de
l'IEP de Grenoble et d'un DEA de Gestion. Il est le fondateur avec deux
associés du constructeur de moto BFG entre 1978 et 1984 cédé
ensuite à MBK.
En 1984 il participe à la création de l' ESC Grenoble.
|